Accueil > Documents non rubriqués

Faites la fête

Temps de lecture : 16 minutes
Faites la fête

De nombreuses fêtes jalonnent une année scolaire : on veut ainsi marquer le temps vécu ensemble, faire une pause dans les activités habituelles de l’année, marquer la joie de vivre ensemble au sein d’une communauté éducative… Mais à chaque fois, c’est une hantise : est-ce que la fête sera réussie ? C’est-à-dire vécue par tous comme un temps de détente de joies partagées. Alors en définitive, pourquoi la fête ? Qu’est-ce qui la rend belle, inoubliable dans les mémoires ? Voici quelques repères qui pourront aider chacun à interroger les fêtes mises en place dans les écoles.

Toutes les fêtes, chrétiennes ou non, sont avant tout célébrations de la vie. Grâce à elles, nous réalisons que nous sommes des vivants. Comme la nature au printemps fait refleurir les arbres et germer les pousses, nous avons besoin de manifester ce trop plein qui bouillonne en nous et qui va éclater dans la fête. Ne dit-on pas d’ailleurs qu’on "s’éclate" ! Quand déborde joie ou chagrin, il faut faire quelque chose. Et comme la vie est belle, la fête rejoint ce désir en chacun d’entre nous d’admirer la beauté. Regardons la façon dont nous revêtons alors nos plus beaux costumes, la place des feux d’artifice, les chars des grandes fêtes de fleurs, etc…

L’Ecclésiaste nous le dit : " Il y a un temps pour tout, pour toute chose sous le soleil… un temps pour enfanter et un temps pour mourir… un temps pour gémir et un temps pour danser". Oui, la fête est inscrite dans le temps. "Elle représente ce moment prélevé par l’homme sur le temps pour le marquer, pour lui donner sens, pour cueillir en gerbe les traces du passé et puis repartir vers les semailles et les moissons à venir". C’est ainsi que dans nos écoles nous avons les célébrations en début d’année pour marquer la reprise d’un vécu ensemble, les fêtes de fin d’année scolaire. Les fêtes les plus importantes, les plus ritualisées, apparaissent dans nos agendas au fil des saisons. Certaines sont prévues, d’autres le sont moins car liées aux aléas de l’existence (naissance, décès, …) : elles marquent notre temps quotidien.

La fête est une parenthèse dans le déroulement de ce quotidien. Elle est une activité ludique par rapport à la dureté du travail, aux conflits, à la souffrance. Il est vrai qu’on vit trop souvent ce quotidien dans une sorte d’inconscience avec stress, overdose de boulot et on ne se rend plus compte de la valeur de chaque chose. La fête nous permet ce retournement sur notre quotidien pour en célébrer la valeur. Elle va donner une coloration, une nouvelle tonalité à ce quotidien. "La fête nous sauve du sérieux, nous fait prendre de la distance, nous rappelle le caractère relatif de nos jeux quotidiens".

La fête célèbre des passages. Ils sont nombreux ces passages de notre vie : naissance, passage de l’enfance à l’âge adulte, mariage mais aussi anniversaire, réussite à un examen, changement de statut ou de travail, retraite, … Dans tous ces moments de la vie que nous cherchons à ritualiser en une fête, si possible inoubliable, on retrouve : le trop plein de joie, de chagrin, d’angoisse ; la préparation à ce qui vient ; l’apprentissage, l’entrée dans une nouvelle situation ; l’intégration solennelle à u nouveau groupe.

La fête est donc bien ce moment de joie en marge de la vie quotidienne : elle peut être célébration, commémoration, spectacle, rituel, … et tout cela à la fois. Mais de toutes manières, elle est faite de composantes immuables :
- un équilibre entre la fantaisie, l’excès et la tragique ; oui, la fantaisie est autorisée, l’excès est permis (nous mangeons et buvons plus que d’ordinaire), les tenues excentriques peuvent être de mise, les dépenses aussi sont là !
- La rupture avec le quotidien : dans une fête, nous savons bien que les barrières sociales tombent ; chacun est soi, sans rôle social, sans masque.
- C’est l’union des trois temps de notre existence : passé, présent et avenir dans un ensemble cohérent. C’est tout le sens des commémorations : notre histoire individuelle s’inscrit dans une histoire collective. C’est dire aussi toute l’importance à accorder à ces fêtes d’école inscrites dans le temps et qu’il est essentiel de conserver même si elles peuvent évoluer pour tenir compte des besoins d’aujourd’hui.
- C’est la réaffirmation du lien qui nous unit au sein d’une même communauté. Ainsi quand un membre d’un groupe se marie, est baptisé, c’est lui seul qui vit le passage mais ce sont tous les membres du groupe social qui sont concernés. Qui dit fête dit ensemble, unanimité et communion avec des langages ou des rites communs. Ces langages sont faits de signes et de paroles qui les accompagnent : le bouchon de champagne qui saute, la lumière, le défilé, le feu d’artifice, la musique, le chant, les beaux vêtements. Ils sont la mise en forme d’un savoir collectif et le signe d’appartenance à un groupe. Ils resserrent l’alliance entre ses membres.
Même si la fête est aujourd’hui largement commercialisée dans notre société et que le profit est l’un des ses ressorts essentiels, mettons tout en œuvre pour lui conserver une certaine gratuité. Nous aimons tous, ces rencontres, ces veillées où chacun apporte ce qu’il faut pour organiser le repas et participer à sa manière à l’organisation. Et nous savons aussi que si, en participant à la fête, on est là pour "s’éclater", cela ne veut pas dire que ce sont ces fêtes où on pousse les choses à l’excès qui sont les plus intensément vécues. Vivre une journée de rencontre entre amis, organiser dans une école un temps fort dans le cadre d’une coopération avec une mission en Afrique peut être une fête prodigieuse d’intensité et de joie.

Donnons la parole à Jean Vanier pour conclure ces quelques points de repère sur la fête : "On peut voir la qualité de vie d’une communauté par la façon dont elle fait la fête. La fête est l’occasion de travailler la relation, le pardon. C’est un de ces moments où l’on se rappelle qu’on est appelé à sortir de son isolement pour être un signe d’unité. La fête c’est se réjouir, rendre grâce ensemble, en utilisant tout ce qui est beau et bon humainement : décorations, bon vin, bonne nourriture, musique, beaux habits… Tout cela signifie que nous sommes heureux d’être là les uns avec les autres. Une fête est réussie si les cœurs sont là, s’il y a le désir d’être ensemble. Et même si la fête nécessite une certaine préparation, il faut préserver aussi un temps, un espace pour la spontanéité. Elle sera ratée quand on ne sait plus ce que l’on veut fêter ou que l’on oublie pourquoi on fait la fête".

LA FÊTE
"La fête est ce moment essentiel de la vie sociale, moment de vie intense, où la communauté prend conscience de sa cohérence et en fait une source de joie. En temps normal, chacun vaque à sa besogne, et la société se réduit à un tissu d’activités diverses dont la cohésion générale est peu ressentie. La fête provoque une rupture dans la monotonie du travail quotidien : l’espace d’un jour, voire d’une heure, la communauté se donne le loisir et le luxe d’être présente à elle-même, de jouir d’elle-même et de célébrer le plaisir de se retrouver. En temps de fête, les gens se parlent, se rencontrent, sont transparents les uns aux autres, débarrassés des mécanismes (gestes, langages) qui les condamnaient jusqu’alors à des échanges utilitaires et abstraits.
Réveil d’une communication dont on avait perdu le secret, la fête apporte un renouveau de vigueur au corps social. Le souvenir de ces moments d’exubérance et de grâce rend plus supportable ensuite la sécheresse de la vie quotidienne. La clarté qu’ils projettent subsiste longtemps dans la mémoire… Jusqu’à la fête suivante.
Car la fête ritualise et solennise le temps. Elle ne se contente pas d’établir entre les individus des rapports plus chaleureux, elle instaure une poésie de la vie. Elle se produit en général aux changements de saison ou bien au cœur de l’hiver ou de l’été. Elle permet ainsi de prendre conscience du cycle annuel, de le rejouer, d’en faire un objet de contemplation et de célébration. Qui ne voit qu’une telle célébration est, au fond, un geste d’amour, une réconciliation de l’homme avec sa vie ? Jadis à la fête des moissons ou des vendanges, les gestes du moissonneur, du vendangeur étaient solennellement transfigurés en rite, stylisés en œuvre d’art. Et c’est bien la fonction de la fête : elle stylise l’existence. Elle ennoblit et poétise le travail, elle permet à la collectivité d’émerger de la prose qui l’asphyxie et de découvrir, l’espace d’un jour, la noblesse du banal, la dignité des petites choses. Solenniser la vie ? Il faut comprendre et respecter cet obscur besoin de faire surgir, derrière la mesquine et poussiéreuse réalité, la présence, obscurément devinée et souhaitée, d’un monde plus authentique, d’un monde qu’on puisse aimer. C’est un besoin proprement métaphysique.
Les fêtes, quand elles sont authentiques, sacralisent les humbles réalités qu’elles célèbrent et, du coup, ce qui est asservissant, mécanisant, ce qui s’était englouti dans le vide de l’accoutumance et de l’ennui, devient digne qu’on s’y attache".

Jean ONIMUS "L’asphyxie et le cri"