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Le B2i, un outil innovant

Temps de lecture : 16 minutes

Bruno Devauchelle (1) revient sur l'histoire récente, mais déjà riche d'enseignements, du brevet informatique et internet (B2i) mis en place il y a trois ans.

Après une première impulsion forte des pouvoirs publics en 1997, les technologies de l'information et de la communication (Tic) entrent progressivement à l'école. [En 2000, le ministère fait à nouveau le choix d'une] impulsion forte qui se traduit dans les faits par un certain nombre d'initiatives dont la plus visible est la création du B2i, brevet informatique et internet. Dans son mémoire de recherche intitulé L'intégration des Tic au collège - le B2i, un outil au service de l'innovation en milieu scolaire, Bruno Devauchelle revient sur les trois premières années de l'histoire du B2i et analyse les conséquences de cette mise en place.

En quoi consiste le B2i ?
Bruno Devauchelle : Le B2i est un dispositif construit par le ministère de l'Éducation nationale en 2000. Il permet aux établissements scolaires de vérifier les compétences que les élèves ont développées dans les Tic, et cela à travers les différentes disciplines. Le B2i n'est pas un enseignement, mais la validation de compétences acquises dans le cadre de situations d'enseignement, dans toutes les disciplines, de l'école, du collège et bientôt du lycée.

En quoi la mise en place du B2i vient-elle rompre avec les pratiques antérieures par lesquelles le ministère visait à développer l'usage des Tic dans le système solaire ?
B. D.: De 1970 à 1999(2), la politique du ministère pour intégrer les Tic oscille. Sont affirmés, d'une part, la volonté de développer en lycée (hors lycée professionnel) un enseignement autour de l'informatique - enseignement que le ministère peinait d'ailleurs à définir-, et, d'autre part, un volontarisme systématique invitant les enseignants à développer des pratiques pédagogiques autour et avec les Tic.
Avec le B2i, le ministère rompt avec cette politique antérieure. Si le système scolaire doit toujours enseigner une maîtrise minimale des Tic, il doit également tout faire pour que chacune des disciplines intègre leur utilisation. On passe des Tic pris en charge par une discipline particulière aux Tic au cœur de toutes les disciplines.
Par ailleurs, la mise en place du B2i est sous-tendue par l'idée qu'un certain nombre de compétences ne sont pas spécifiquement disciplinaires, traversent les disciplines, sont pluri- ou inter- disciplinaires. Il s'agit de compétences qui aident tout ce qui est apprentissage, élaboration et manipulation des connaissances. Sur ce point, le B2i rejoint d'autres dispositifs innovants comme les IDD ou les TPE(3).

En quoi le B2i peut-il être un outil au service de l'innovation pédagogique ?
B. D. : Parce que le B2i revêt une forme assez particulière, il peut permettre l'émergence de pratiques innovantes. En effet, le B2i n'est pas un nouvel espace/temps au sein de l'organisation scolaire. Il n'y a pas de temps d'enseignement, il n'y a pas de lieu défini. Il n'y a qu'un cadre qui définit une sorte de cahier des charges instrumenté par un référentiel et des feuilles de position. Ne pas définir de modalités pratiques de mise en œuvre, d'organisation, c'est renvoyer les enseignants à leur initiative. C'est en cela que le B2i peut générer des pratiques pédagogiques innovantes. Ces dernières nous semblent pouvoir relever de deux champs particuliers: d'une part, le B2i peut inciter à développer de nouvelles pratiques pédagogiques plus proches des usages habituels des Tic et non un enseignement des Tic; d'autre part, la mise en place du B2i peut favoriser le travail en équipe. Cette mise en place requiert des enseignants qu'ils apportent des réponses à la question du " comment travailler en transversalité ". Cette réflexion peut installer des habitudes de travail en équipe.

Quid de l'implication des enseignants dans la mise en œuvre du B2i ?
B. D. : On peut dégager plusieurs tendances. La première, qui vaut pour l'école et le collège, c'est la forte résistance au B2i. Nombreux sont les enseignants dans une ignorance totale du texte, et ce depuis sa mise en place il y a trois ans. On a là quelque chose qui est révélateur du rapport que les enseignants et les établissements scolaires entretiennent avec les textes officiels.
La deuxième vaut seulement pour le primaire. Les enseignants du premier degré, par rapport au B2i, peuvent être ventilés en trois groupes: un tiers rejettent le B2i. Un tiers l'ont déjà adopté. Un tiers, enfin, utilisent les Tic dans leurs classes de manière occasionnelle ou régulière -ils le faisaient bien avant qu'un texte officiel ne crée le B2i -sans que pour autant ils adhèrent au dispositif.

Comment peut-on rendre compte de ce paradoxe ?
B. D. : On peut avancer différents éléments d'explication. Les enseignants craignent que, derrière le B2i, ne se profile quelque chose qui renverrait à une professionnalisation de l'enseignement, qui le mettrait au service de l'entreprise.
Et puis les enseignants redoutent de valider. Ils ont des difficultés à préciser ce que valider des compétences veut dire. J'ajouterai que le fait de travailler par compétences (acquises ou non acquises) remet en cause la fiabilité et la durabilité des apprentissages scolaires. Il y a là quelque chose d'implicite qu'il convient de prendre en compte.
Enfin, un dernier élément, plus terre à terre assurément mais qu'on ne saurait occulter, tient aux moyens, à l'accessibilité. Le fait que beaucoup d'établissements, en particulier des établissements de taille moyenne, résistent à la mise en œuvre du B2i, tient à ce que les élèves et les enseignants ne peuvent avoir " d'ordinateur à portée de la main ". Les élèves pour avoir accès à ces ordinateurs doivent aller dans une salle qu'il faut par ailleurs réserver. On est là devant une situation en contradiction avec la logique du B2i et la stratégie des compétences qui la sous-tend, qui veulent qu'on valide les compétences au cours des activités ordinaires. La mise en place du B2i s'est faite plus facilement dans des écoles à classes multiniveaux. Cela assurément parce que les ordinateurs sont dans les classes mais aussi parce que les élèves y sont plus autonomes.

Finalement, la mise en place du B2i pose le problème de l'aménagement de l'établissement scolaire...
B. D. : La mise en place du B2i interroge en effet la possibilité de travailler en interdisciplinarité, et pose la question de l'accès aux salles informatiques -à supposer qu'il soit opportun de créer à nouveau des salles informatiques, les projets de cartable électronique ouvrant des perspectives plus intéressantes. Elle interroge l'aménagement du temps, les modalités de travail dans la classe...
Quelle est la situation en collège?
B. D. : En collège, les choses sont plus délicates. Le B2i est obligatoire depuis novembre 2000. Le collège n'a toutefois toujours pas réussi à développer une intégration globale des Tic dans l'enseignement. Il rejette souvent la responsabilité du B2i vers des disciplines qui ont accès à l'informatique, dispensant ainsi les autres disciplines de toute implication dans la mise œuvre du dispositif. Et cela parfois avec la complicité des enseignants de technologie et de communication qui s'emparent de ce territoire. On a pu constater à nouveau, avec le B2i, que dans un établissement il ne peut y avoir innovation pédagogique, adoption de nouvelles pratiques sans une animation pédagogique sérieuse, sans une large implication des équipes.

Comment impliquer davantage les établissements ?
B. D. : Une première piste consiste à impliquer les élèves dans l'obtention de leur brevet. Dans le B2i, ce sont en effet les élèves qui demandent à ce que leurs compétences soient validées. On a là un levier pour amener des enseignants à entrer dans la validation des compétences, alors même qu'au départ ces enseignants ne se sentaient pas très motivés pour entrer dans la démarche initiée par le B2i. Encore faut-il être attentif à ne pas demander aux enseignants de maîtriser toutes les compétences du B2i, sous peine d'entretenir- ou de faire naître -des résistances.
Une autre piste peut sans doute être trouvée du côté des accompagnements de proximité. Ils devraient permettre aux enseignants d'accéder à une meilleure maîtrise des outils et à une meilleure maîtrise de la direction de classe avec ces outils. Cet accompagnement peut apparaître à partir de la mutualisation et des échanges entre collèges, tels qu'ils existent actuellement sur intemet.

L'invitation faite aux enseignants d'intégrer les Tic dans leurs pratiques -et donc de penser autrement la classe -entraîne-t-elle une déstabilisation qui requiert ce type d'accompagnement ?
B. D. : Le B2i a en effet introduit un trop grand écart dans l'imaginaire collectif du monde enseignant, par rapport à ce qu'on appelle " la forme scolaire ". On le constate, à l'occasion de nos interventions, dans la façon dont les enseignants investissent le B2i, dans leurs discours. Leur première réaction est d'abord d'essayer de calquer le modèle traditionnel de l'enseignement. Et si on mettait une note, et si on pouvait valider à 89 %, et si on pouvait organiser un enseignement, et si on organisait un examen... Toutes choses qui sont à l'opposé du B2i.
Ces réactions laissent voir la lutte qui se déroule entre le modèle scolaire traditionnel et le modèle nouveau que cherchent à imposer le B2i ou d'autres dispositifs innovants comme l'ECJS, les TPE, ou les IDD(4).

1. Formateur au Centre d'études pédagogiques pour l'expérimentation et le conseil (Cepec) des facultés catholiques de Lyon.
2. C'est en effet en 1970 que les Tic font leur apparition dans le milieu scolaire, avec le lancement d'une expérimentation nationale dite " des 58 lycées ".
3. Respectivement itinéraires de découverte et travaux personnels encadrés.
4. Respectivement éducation civique, juridique et sociale, travaux personnels encadrés, itinéraires de découverte.