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Sur les chemins de la citoyenneté

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Si on donne la parole aux enfants, il faut que les adultes en tiennent compte… Deux témoignages dans des écoles primaires à Paris.

Si on donne la parole aux enfants, il faut que les adultes en tiennent compte… Deux témoignages dans des écoles primaires à Paris.

Sur le grand cahier, Charlotte l'a écrit, elle voudrait qu'on " parle des jeux pendant la récréation ". Benjamin, lui, veut savoir " ce qu'on fait quand les ballons vont sur le toit de la maison blanche au fond de la cour " ; " Je voudrais qu'on élabore des règles pour le roller ", réclame un autre enfant.
A l'école Lamazou(1) les avis, les propositions, les ressentiments mêmes des enfants sont pris en compte. On en parle régulièrement au sein d'un conseil de classe où tous les aspects de la vie scolaire peuvent être débattus. Ces conseils (pour le moment actifs en CE2, CM1 et CM2) fonctionnent selon un rituel bien établi qui va à l'encontre de l'affirmation : " C'est bien si c'est imprévu ".
Ainsi dans le CE2 de Nathalie Vandendriessche, enfants, enseignante et directrice se retrouvent une demi heure tous les quinze jours. La réunion a lieu dans un autre local que celui de la classe.
A tour de rôle, chacun à une responsabilité : il y a celui qui gère la parole, symbolisée par une balle sur laquelle est écrit " parole " et qu'on se passe de l'un à l'autre. Un enfant contrôle de temps, du mieux qu'il peut, à l'aide de sa montre. Un " secrétaire de séance ", assisté de l'enseignante, prend des notes pour rédiger un compte rendu. C'est sérieux puisque " c'est écrit ! ".

Entre deux conseils, on note sur un cahier ce dont on souhaite discuter.
L'enseignante peut aussi mettre des points à l'ordre du jour. " Récemment, raconte Nathalie, j'ai voulu qu'on reparle des responsabilités en classe (essuyer le tableau, tenir les portes quant on sort, etc.) qui étaient un peu oubliées… ". Et que chaque enfant y a été de sa proposition : on pourrait " s'accrocher un petit ticket ", " écrire sur sa main ", " mettre un post-it. ". On a également réfléchi à " pourquoi on oublie ". Ainsi Jérémie a reconnu et découvert que, lorsqu'il remonte en classe, après la récré, il est encore en train de jouer dans sa tête !
Parfois, on convoque des conseils exceptionnels, pour organiser un tournoi de foot entre les classes ou une animation qui concerne toute l'école.

L'adulte garde un droit des conseils exceptionnels, pour organiser un tournoi de foot entre les classes ou une animation qui concerne toute l'école.
L'adulte garde un droit de veto quand les propositions sont trop utopiques : " Bien sûr, sourit Nathalie, si demain, les enfants revendiquent une heure de récréation, je me servirai de ce droit ! ". Cette possibilité donnée aux enfants de s'exprimer à donner un règlement intérieur original, le livret " Les lois et les règles de l'école ". En 1994, chaque classe a réfléchi à un groupe de règles à élaborer pour l'école concernant la cour, la cantine, les toilettes, les déplacements dans les escaliers, etc.
L'enseignante qui animait avait pour rôle de " dire la loi de l'adulte ". Quant aux enfants ils apportaient d'autres éléments qui améliorent la vie à l'école. Désormais ce livret est actualisé régulièrement. Il est lu, puis signé par chaque enfant et chaque enseignant en septembre.

Si aujourd'hui encore, quelques institutrices ne savent pas de quoi discuter ou pensent qu'un conseil de classe n'a sa raison d'être qu'en cas de conflit, beaucoup d'entre elles ont pris conscience que tout peut être abordé dans cette structure. Il n'y a pas à attendre d'être un expert pour commencer. Un des buts c'est que ce que l'enfant vit dans l'école déborde hors de l'école ; qu'il puisse poser les mêmes questions une fois qu'il en a franchi la porte.
" D'ailleurs, explique Michèle Nougaret, la directrice, ces conseils permettent, aussi bien à l'enfant qu'à l'adulte , de mieux poser les problèmes, de réfléchir aux effets et applications qui suivent une décision, de prendre du recul.. car pour faire accéder les élèves à la parole, il faut d'abord que l'enseignant sache lui-même y accéder ! ", affirme-t-elle avec conviction.

" Si on a discuté une fois en classe, on n'a rien fait ". Michel Delplanque, directeur de l'école maternelle et élémentaire Sainte Marie(2) va dans le même sens quand il déclare : " Si l'on n'offre pas régulièrement à l'enfant des structures permanentes où il peut prendre la parole et être associé à la construction du " vivre ensemble ", il n'y a pas vraiment d'éducation à la citoyenneté. Cela nécessite, à mon avis, une éducation progressive et régulière. Si on a discuté une fois en classe, on n'a rien fait ".
Pour illustrer ses propos, Michel Delplanque relate l'expérience d'élèves délégués dans son école en 1996-1997(3) qui a duré toute l'année. Sainte Marie, ce sont dix classes du CP au CM2. L'école partage la cour avec le collège mitoyen Saint Vincent (23 classes). Naturellement, à la récréation de midi, 400 jeunes de 6 à 15 ans se retrouvent ensemble. " Des incidents pour la plupart de faible importance, mais tout de même de plus en plus fréquents, raconte-t-il, avaient lieu entre les élèves des deux établissements. Les grands, par exemple, s'emparaient en riant d'écharpes ou de cagoules et jonglaient avec. Le banc était investi uniquement par les collégiens qui repoussaient les plus jeunes… ".
En primaire, lasse, l'équipe éducative souhaite résoudre le problème. La décision est prise non pas de régler celui-ci en tant qu'adulte, mais de mettre en place une structure composée d'élèves pour le traiter.
En octobre, 16 enfants du CP au CM2, choisis par leurs camarades, sont donc invités à discuter autour du thème " Comment ça va sur la cour ? ". Ils sont tous venus avec des petits papiers, sur lesquels était marqué ce qui avait au préalable été débattu en classe.
Le rôle de l'animateur (le directeur de l'école, en l'occurrence) est prépondérant. Il aide à prendre le temps de l'écoute, à vérifier que les mots sont bien compris, à reformuler. Il garantit le retour de la parole de chacun. " Il faut être vigilant, confie Michel Delplanque, car souvent les élèves se contredisent entre le début et la fin de la réunion, sans qu'il s'agisse de légèreté de leur part. Nous ne devons pas nous laisser prendre au piège par la parole du moment. Il faut veiller aussi à ce que la parole collective avance ".
Un enfant se projette difficilement dans le temps et n'a pas toujours conscience que ce qu'il a déclaré peut lui être renvoyé plus tard, d'où l'importance de la trace écrite.

On peut ainsi relire ce qui a été dit, valider ou non, vérifier s'il y a eu quelque chose depuis.
Dans cet exemple, tout a été consigné dans un cahier tout au long des assemblées… A la question " De quoi s'occupe-t-on en premier ? " On lit que neuf enfants sont pour s'occuper d'abord du collège. Après les débats, deux décisions finales sont transcrites : " Proposer des solutions et rencontrer les délégués-collégiens ".
Cela nécessite une deuxième réunion entre délégués du primaire où l'on cherche des idées sur " ce qu'on peut dire au collège, ce qu'on peut dire ensemble école et collège et sur ce qu'on peut faire avec le collège ". Les réactions, nombreuses, traduisent les angoisses des plus jeunes : " Ne nous prenez pas comme bouclier ", " Ne jouez pas avec nos vêtements " et puis il y a aussi des propositions : " Discuter eu lieu de se battre ", " Rédiger un code de bonne conduite ", " Partager les bancs ".
Lors de la troisième réunion, les délégués du primaire rencontrent ceux du collège.
Ces derniers sont très nombreux (40). Très impressionnés par des réflexions des " petits ", ils décident, après les avoir écoutés, de travailler eux aussi de leur côté. Ce n'est qu'à la quatrième réunion qu' " un code de bonne conduite " entre les deux " camps " est d'actualité ! Les règles reprennent les propositions du primaire, complétées par celles des collègiens. On y lit, entre autres : " Les primaires ont confiance dans les collèges, ils n'en ont pas peur, mais font attention à ne pas les embêter ", " Les uns et les autres respectent les affaires et ne jouent pas avec " ou encore " Sur les bancs, côté porte, les collèges sont prioritaires, sur les bancs, côté mur, ce sont les primaires ".
Les animateurs adultes du primaire et du collège ont enregistré ces décisions et seront garants de leur application. " Il est essentiel, conclut Michel Delplanque, de concrétiser le pouvoir de parole des enfants. En tant qu'adulte, nous devons en accepter les effets. Dans un contrat bien compris, il y a quelque chose de l'ordre du donnant/donnant ".

(1) Ecole Lamazou, 80 rue Boileau, Paris 16e.
(2) Ecole Sainte Marie, Collège Saint Vincent, 8 rue Championnet, Paris 18e.
(3) Cette expérience a été retracée par Michel Delplanque, dans le cadre de la commission de pédagogie pilotée par Jean-Paul Charles du diocèse de Paris.