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Comment l'anthropologie chrétienne rejoint notre métier aujourd'hui

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Comment l'anthropologie chrétienne rejoint notre métier aujourd'hui

Le projet éducatif de l’école catholique se fonde, lit-on souvent, sur l’anthropologie chrétienne. Si l’on ne veut pas que l’expression devienne un slogan, vide de sens, il est utile de se redonner quelques éléments de compréhension.

Le terme d’anthropologie, formé sur le mot grec « anthropos », signifiant l’être humain, désigne une conception de l’homme. L’anthropologie chrétienne définit donc la vision chrétienne de la personne humaine. La tradition biblique est déjà porteuse d’une anthropologie, mais l’Evangile va la développer à travers la figure de Jésus. Selon la foi chrétienne, Dieu se fait homme en Jésus. Regarder Jésus agir, parler, faire de nombreuses rencontres, c’est contempler, l’Homme, la personne humaine, pleinement accomplie.

Les fondements de la dignité de la personne humaine

L’anthropologie biblique s’enracine dans les premières pages de la Genèse, quand Dieu crée l’homme à « son image et à sa ressemblance ». La personne humaine a non seulement une origine divine, mais surtout porte en elle-même des « germes » de divinité. C’est ce qui fonde, définitivement, la dignité de la personne humaine, comme l’a encore récemment rappelé le Pape François devant le Parlement européen : « Au centre de cet ambitieux projet politique il y avait la confiance en l’homme, non pas tant comme citoyen, ni comme sujet économique, mais en l’homme comme personne dotée d’une dignité transcendante. » Si l’école a bien entendu la mission de préparer l’insertion professionnelle et de former à la citoyenneté, elle ne doit pas oublier que la personne humaine qui lui est confiée, au-delà de sa réalité biologique et psychologique, a une dimension spirituelle
La dignité de la personne humaine fonde aussi l’égalité des personnes. S’il est des différences nombreuses entre les personnes, s’il subsiste des inégalités de condition contre lesquelles il faut lutter, l’anthropologie chrétienne affirme l’égale dignité de toute personne humaine.

Se fondant sur cette origine divine, l’anthropologie chrétienne insiste alors sur trois caractéristiques de la personne humaine, unique, en recherche d’unification et en relation.
    
1.La personne humaine unique et singulière.
Toute personne est une « histoire sacrée », toute personne est unique par ses potentialités, ses talents, son itinéraire fait de réussites et de difficultés, de temps lumineux et de moments plus obscurs, de joies et de blessures. Cette singularité de chacun impose aussi une attention constante à la liberté de chacun, qu’il faut éveiller, cultiver, respecter, protéger comme la voie privilégiée de l’épanouissement personnel. S’il existe bien légitimement des appartenances familiales, sociales, ethniques, culturelles, religieuses, ces appartenances ne doivent pas être des conditionnements interdisant l’expression des singularités personnelles. Les éducateurs doivent donc accueillir les enfants et les jeunes tels qu’ils sont et tels que leur itinéraire de vie les a déjà façonnés dans leur diversité. Ils doivent ensuite accompagner chacun, par une pédagogie personnalisée, pour le rejoindre dans les formes d’intelligences multiples, pour le conduire au plein développement de ses talents particuliers. L’anthropologie chrétienne souligne aussi que la singularité de chacun, faite de potentialités propres, est toujours marquée de fragilité. La vulnérabilité n’est pas une tare marquant les individus, mais une marque de la condition humaine partagée. Et les limites de chacun, reconnues et assumées, sont aussi le lieu où l’on prend conscience du besoin qu’on a de l’autre, et de la responsabilité que l’on a « d’aimer son prochain » (celui dont je décide de m’approcher) pour lui permettre de croître en humanité en dépit de ses fragilités. Dans l’Evangile Jésus ne cesse de s’arrêter pour se rendre attentif aux malades, aux infirmes, à celles et ceux que la société stigmatise pour leur vulnérabilité. Et leur guérison n’est pas seulement due à la puissance du Christ qui sollicite toujours leurs propres forces, leurs potentialités, la confiance qu’ils mettent en lui : « ta foi t’a sauvé ».

2. La personne humaine en recherche d’unification.
La personne humaine se construit et se développe en de multiples dimensions. Le Concile Vatican II, dans le texte l’Eglise dans le monde de ce temps, décrit la personne humaine comme « corps et âme ; cœur et conscience ; pensée et volonté. ». Tout être humain, en effet, est d’abord un corps, non seulement un organisme matériel, mais aussi une affectivité. Le corps est le lieu de la sensation, de l’émotion, de la pulsion...L’école ne peut négliger cette dimension anthropologique fondamentale. Le terme « âme » peut impressionner. Mais réécoutons le latin anima qui désigne le souffle qui anime la personne. L’âme est, en chacun, cette énergie, ce goût de vivre qui l’entraîne, ce mouvement qui le dynamise en quoi les croyants reconnaissent l’Esprit Saint. L’école a à entretenir chez chacun cet élan qui met en projet et ouvre à l’avenir. Le « cœur » dans la langue biblique désigne non pas le siège du sentiment, mais le centre de la personne, son intériorité, les désirs vrais qui habitent profondément chacun. Dans un environnement tellement tourné vers l’extériorité, parfois le superficiel, l’école doit rendre chacun attentif à ce qu’il est intérieurement. Nous sommes plus à l’aise avec le terme « conscience », cette instance où chacun peut peser bien et mal, discerner sur ses comportements et ses décisions. C’est bien entendu la conscience qu’il faut éduquer grâce à la formation morale et civique. La « pensée » fait allusion à la formation de l’intelligence, de la raison, ce avec quoi, sans doute, l’école est le plus à l’aise. Enfin la mention de la « volonté » souligne que la connaissance n’a de sens que si elle permet à chacun de s’engager dans sa vie personnelle, sociale, professionnelle...
Mais les diverses dimensions de la personne ne vivent pas toujours en harmonie. C’est ainsi, par exemple, qu’une personne en bonne santé, disposant de facultés intellectuelles importantes, peut traverser des troubles affectifs graves, ou perdre le goût de vivre. C’est pourquoi l’anthropologie chrétienne décrit la vie humaine comme un chemin où chacun recherche à unifier les diverses dimensions de son être.
Prendre conscience de la diversité des dimensions de la personne humaine conduit, en éducation, à appeler à la « formation intégrale de la personne », et à réfléchir à un projet éducatif qui articule formation physique, affective, relationnelle, morale, citoyenne, spirituelle...

3. La personne humaine en relation.
Ces diverses dimensions de la personne ne peuvent se construire qu’en lien. Pour l’anthropologie chrétienne, la personne humaine ne peut vivre qu’en relation. L’être humain ne « s’auto construit » pas. Il a une origine qui le marque et chemine dans la vie, à travers un réseau de relations qui contribue à façonner sa personnalité. Toute personne humaine, naturellement fragile, ne peut se développer que relié, affilié, enrichi d’appartenances diverses. L’anthropologie chrétienne s’articule à tout ce que la tradition biblique puis évangélique développe autour de l’alliance. Les croyants croient en l’alliance indéfectible de Dieu, qui invite aussi à cultiver l’alliance au sein des communautés humaines.

Quelle actualité pour l’anthropologie chrétienne ?

Mais pourquoi parler, aujourd’hui encore d’anthropologie chrétienne ? A-t-elle encore des choses à dire au monde contemporain ? Assurément. Nous vivons dans un environnement où la différence est souvent stigmatisée, où le communautarisme (dans ses formes diverses ethniques, religieuses mais aussi numériques...) pousse à la conformité et à l’uniformité. Le rêve d’eugénisme encouragé par les possibilités de procréation médicalement assistée vise à éradiquer toute forme de fragilité. Il est donc urgent de redire l’unicité et la singularité de la personne humaine.

Nous vivons dans un environnement de plus en plus spécialisé, cloisonné. La laïcité mal comprise a pu conduire à ne rien partager publiquement de sa vie intérieure ; le monde économique, politique peut oublier toute dimension morale ; une vision de l’hédonisme peut séparer la dimension charnelle de l’amour de sa dimension sentimentale...Or ces cloisonnements peuvent conduire à des déséquilibres dangereux. Il est donc urgent de redire l’importance, du travail d’unification entre les diverses dimensions de la personne humaine.

Nous vivons enfin dans un environnement qu’on dit de plus en plus marqué par l’individualisme. On peut rêver d’une désaffiliation totale, comme si ne plus dépendre de personne était la garantie d’une liberté totale. Mais cela peut conduire à des situations dramatiques d’isolement, à des comportements individuels et collectifs marqués d’égoïsme (crise économique, crise climatique, crise migratoire). Il est donc urgent de redire que la personne humaine ne peut vivre qu’en relation.

    
 

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