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Accueillir : Faire place aux enfants

Temps de lecture : 12 minutes
Accueillir : Faire place aux enfants

Entretenir l’esprit d’enfance, adopter la juste distance, dire du bien, rester aligné à l’essentiel… un éclairage donné  par l’Evangile de Marc. 

Cet article fait partie du dossier « Une Bonne Nouvelle pour tous les éducateurs ?»

Qualité de l’accueil
Le terme « accueillir » est présent dans la plupart des projets éducatifs des écoles catholiques. Des familles, en effet, des jeunes décident délibérément de faire appel à nos établissements. La qualité de l’accueil que nous leur réservons doit répondre à ce choix résolu. Accueillir est une posture constante du Christ dans l’Evangile. C’est là un geste qui dit le cœur de la vision chrétienne de la relation. Regardons, ici, le Christ accueillir les enfants.
« On présentait à Jésus des enfants pour les lui faire toucher ; mais les disciples les écartèrent vivement. Voyant cela, Jésus se fâcha et leur dit: «Laissez les enfants venir à moi. Ne les empêchez pas, car le royaume de Dieu est à ceux qui leur ressemblent. Amen, je vous le dis : celui qui n'accueille pas le royaume de Dieu à la manière d'un enfant n'y entrera pas. » Il les embrassait et les bénissait en leur imposant les mains. », Evangile selon Saint Marc, 10, 13-16

Regard sur l’enfant à travers l’histoire
Les enfants sont assez régulièrement présents dans les Evangiles. Dans un autre passage, le même évangéliste Marc nous montre Jésus prendre un enfant pour l’installer au centre de l’assemblée : « prenant un enfant, il le plaça au milieu d’eux » (Marc, 9, 36). Cette attention à l’enfant nous semble aujourd’hui bien naturelle et le lecteur peut-être en revanche surpris, choqué, peut-être, de l’attitude peu accueillante des disciples qui les « écartent vivement ». En fait, c’est l’attitude de Jésus, qui, comme bien souvent, est curieuse, voire choquante pour ses contemporains qui, communément, méprisaient l’enfance.
Le regard sur l’enfance, en effet, a beaucoup évolué au cours des siècles. Jusqu’au XVIIIème siècle, l’enfance est considérée comme l’âge de l’instabilité, du caprice. Les enfants, souligne-t-on, ne maîtrisent ni le langage – comme le dit l’étymologie du mot : « in-fans », le non parlant-, ni le raisonnement. Ce n’est qu’à partir de 7 ans – « l’âge de raison » - qu’ils commencent à intéresser et que va s’engager le processus de formation. Chez les juifs, contemporains de Jésus, le premier apprentissage de la lecture de la Torah marque la sortie de l’enfance.
Les derniers siècles, à partir de l’œuvre de Jean Jacques Rousseau, notamment, ont bien entendu considérablement changé le regard porté sur l’enfance. On a, peu à peu, découvert l’importance de ce temps pour les premières acquisitions de tous ordres. L’histoire de la maternelle, en France, montre bien comment « l’asile » qui offrait aux mères qui travaillaient un lieu où les enfants étaient gardés et surveillés en sécurité, devient un jardin d’enfant, puis une école où un travail essentiel de socialisation, de préparation des apprentissages fondamentaux peut se faire. Il faut cultiver l’enfance.

Relation à toute personne humaine
Pour situer cette relation inédite aux enfants, Jésus lance une affirmation : « le royaume de Dieu est à ceux qui leur ressemble » et pose deux gestes : il embrasse et bénit. L’expression, sans doute complexe pour aujourd’hui, de « royaume de Dieu », désigne la relation proposée par Dieu à toute personne humaine, pour transformer et humaniser le monde. Et les enfants sont présentés comme ceux auxquels cette relation est la plus accessible. L’Evangile souligne, en bien des endroits, la difficulté de rejoindre les savants, les intellectuels de l’époque – les scribes, les docteurs de la loi, les pharisiens- comme si leur science, leurs connaissances étaient un obstacle à la rencontre, à la découverte de la nouveauté.

Entretenir l’esprit d’enfance
L’enfance, à rebours, apparaît comme ce moment privilégié où rien n’encombre encore l’esprit, disponible à la curiosité et à la découverte. Le texte présente alors une sorte de renversement de la perspective éducative. Alors qu’il fallait, pour former, pour apprendre, sortir de l’enfance, il est ici proposé de pouvoir entretenir l’esprit d’enfance pour permettre, sans cesse, ouverture et disponibilité. Ceci est une invitation pour l’éducateur à ne pas entraîner trop vite dans une multiplicité de connaissances, à ne surtout pas saturer les intelligences de savoirs tout faits. Il faut, avant tout, entretenir le désir de connaître et de découvrir. On se souvient de l’invitation de Montaigne à former des « têtes bien faites » que des « têtes bien pleines », (Essais, I, 26, De l’Institution des enfants).

La juste distance
Alors que les disciples veulent « écarter » les enfants, Jésus les embrasse et fait donc le choix de la proximité, du contact. Ce peut-être, pour l’éducateur, l’occasion de réfléchir à la juste distance à instaurer entre lui et celui dont il a la charge. Une distance, assurément, à repenser aux différents niveaux de scolarité. Le geste d’embrasser, de prendre dans ses bras consiste à partager sa force avec l’autre, à l’élever, à le soutenir. Et c’est bien là la tâche de l’éducateur que d’élever ses...élèves. Ne négligeons pas non plus la dimension affective du terme « embrasser », pour nous aider à réfléchir à la « charge affective » de tout geste éducatif. Comment concilier bienveillance, empathie et exigence ? Pour reprendre une belle formule de Jean Marie Petitclerc, éduquer consiste à trouver la juste distance entre « indifférence » et « indifférenciation ». On ne peut transmettre sans rejoindre celui à qui l’on s’adresse, auquel on ne peut être indifférent. Mais l’exercice de l’autorité éducative requiert aussi une altérité, une dissymétrie qui protègent du risque d’indifférenciation.

Dire du bien
Enfin, Jésus bénit. Au sens premier – bene dicere - il s’agit de dire du bien. Accueillir, en effet, c’est être attentif à ce que l’autre porte en lui de positif. Il est en chacun des potentialités et des talents, qu’il faut découvrir et valoriser. Les éducateurs, les enseignants – et c’est aussi leur rôle- doivent certes attirer l’attention sur les manques, les lacunes avant de proposer des chemins de remédiation. Mais ce chemin va précisément s’appuyer sur des dispositions déjà acquises, qu’il nous faut repérer, nommer et « bénir ». N’oublions pas selon la si belle expression de Maria Montessori, que « l’enfant n’est pas un vase à remplir, mais une source qu’on laisse jaillir ».

Rester aligné à l’essentiel
Lisons donc ce texte comme une invitation à sans cesse accueillir l’enfant et à entretenir l’enfance. Dans son ouvrage récent, l’enfant au désert, Pierre Rabhi note « l’enfant a cette faculté de rester aligné à l’essentiel ». Peut-être faut-il faire des enfants nos maîtres pour ne pas, un jour, être confronté à cette ironique remarque d’Alexandre Dumas : « comment l’école peut-elle faire d’enfants aussi intelligents des adultes aussi bêtes ? ».

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