Accueil > Pédagogie > Besoins spécifiques et ASH > Aides

Changer la demande pour aider l’élève

Temps de lecture : 18 minutes
Changer la demande pour aider l’élève

Chaque enfant s’est constitué une façon d’être qui l’accompagne dans ses relations. L’enseignant peut cristalliser chez lui des formes de réponses qui ne vont pas dans le sens du partage. En faisant évoluer sa demande, il peut faciliter les apprentissages de certains élèves.

Les situations déroutantes de Noa et Julie révèlent en quoi la demande de l’enseignant peut déterminer la position de l’élève, la manifestation de ses difficultés.

  1. Noa

Noa est inscrit en GS. Son enseignante a souhaité que le conseil des maîtres se réunisse pour évoquer son cas. Il faut dire qu’elle a été marquée par le discours de l’orthophoniste : « Il n’y a pas d’évolution. On le comprend mieux, mais l’expression orale reste enfantine. Noa grandit lentement. C’est alarmant ! » Commencée depuis un an, la rééducation produit peu d’effet. L’orthophoniste compte néanmoins la poursuivre, tout en orientant les parents vers un suivi psychologique pour leur enfant. Un sentiment d’urgence semble gagner l’entourage de Noa. Le CP est dans un an.

De son côté, l’enseignante constate « un progrès dans la formulation des phrases », mais semble croire que ça compte peu face à la parole présumée experte de l’orthophoniste. Si la peur plane sur l’évolution du langage oral de Noa, faut-il pour autant s’inquiéter de sa progression dans les apprentissages ? Le livret d’évaluation dans les mains, l’enseignante égrène les réussites de Noa : « le lexique et les consignes de la classe », « les couleurs », « la compréhension des récits », « la mémoire auditive », « la conscience syllabique et phonémique », « la connaissance des lettres capitales », « la reconnaissance des mots », « l’écriture de son prénom », « les algorithmes », « les rangements en fonction d’un critère logique », « le nombre, le dénombrement, la numération »…

L’étonnement est de mise autour de la table où se réunit le conseil des maîtres. L’équipe s’attendait à un état des lieux préoccupant. Il y a certes quelques confusions avec les chiffres, les lettres, les données d’un problème mathématique et dans les quadrillages. Ce sont-là des difficultés de repérage ordinaires chez un élève de GS.

Où donc est le problème ? « C’est le comportement de Noa », dit l’enseignante. Elle précise : « Quand je lui pose une question, il se fige, il se laisse faire, ne prend pas d’initiative. Il faut le porter ! », « Quand je m’adresse à lui, il parle comme un bébé, avec des bouts de mots, des phrases mal construites. » La relation duelle fait régresser Noa.

Comment comprendre cette attitude singulière ? Revenons aux conditions dans lesquelles se passent les évaluations puisque-là Noa mobilise ses capacités et démontre les compétences acquises. « C’est simple » dit la maîtresse, « les élèves sont placés à des bureaux différents et séparés par des caches. A cet âge-là, ils ont tendance à copier facilement sur les voisins. Je donne la consigne à tous, je la répète et la reformule. Je n’aide aucun élève. » Le contexte de la passation collective favorise la réussite de Noa. Mis dans une position d’un parmi les autres, Noa s’élève. Le fait de le dire à ses collègues aide l’enseignante à réaliser le lien qui l’unit à son élève : « S’il oublie qu’on est là, il s’exprime bien. Si on lui demande, si on s’occupe de lui de trop près, il prend une position infantile. » La demande indirecte de l’enseignante fait progresser Noa.

Quelle décision à l’école ? L’orthophoniste qui reçoit Noa de façon individuelle risque de désespérer longtemps. Il est probable que le psychologue ne puisse davantage aider Noa. Cet enfant va bien. Il mange bien, il dort paisiblement, il joue seul et avec les autres, il est curieux et apprend. Noa s’attarde seulement dans un usage régressif de la langue maternelle qu’il a du mal à quitter. C’est une difficulté élective qui ne se répète pas systématiquement, plus sûrement dans les cas où il est mis en position de dépendance. Nous décidons qu’aider Noa, c’est ne pas trop l’aider (en particulier) ! Pour favoriser les apprentissages de Noa, il faut faire exister du tiers dans la demande de l’enseignante (la consigne collective, le groupe, un cadre de travail délimité par un espace et un temps). Nous partagerons cette réflexion avec les parents de Noa.

  1. Julie

A l’issue du CP, Julie savait à peu près déchiffrer, sans pour autant mettre cette compétence au profit de la compréhension des textes lus. Julie faisait son travail sans s’intéresser au sens des activités. Elle était une élève éteinte qui apprenait mécaniquement, sans intérêt et sans éprouver de joie. Julie répondait de façon détachée, passive, effectuant une activité de remplissage.

Cette année, en CE1, sa situation devient franchement préoccupante. Julie vit de plus en plus la demande scolaire comme quelque chose qui lui est imposé, ce qui l’empêche de penser. Le psychologue de l’école ne remet pas en question ses capacités et explique que face à la consigne, « elle a l’impression qu’elle ne peut pas ». Il revient aux enseignants (de la classe et spécialisé) de chercher avec Julie un chemin d’accès pour ses apprentissages.

Des séances d’aide individuelle se déroulent en deux temps. Le premier temps est réservé aux activités choisies par Julie. En général, ce sont des livres à raconter ou des jeux de société. Julie occupe sa place. Elle mobilise ses connaissances ainsi que sa mémoire, sa logique et son inventivité. Le second temps offre à Julie la possibilité de refaire un exercice de classe « pas facile ».

Au cours du premier trimestre, quelque chose a changé dans le rapport de Julie au travail scolaire. Dans les séances d’aide, hors la classe, il y a une respiration, un souffle nouveau. Au fil des séances, je l’ai trouvée assez vivante, plus réactive. Toutefois, ce changement prend un tour spectaculaire en classe. Julie semble régresser : elle ne sait plus ni lire des mots ni écrire des phrases. Elle sabote son travail : elle déchire ses feuilles, perd ses cahiers et efface les exercices réussis. Le nouveau n’est pas de tout repos pour son enseignant ! Julie s’emploie à contrer les demandes de travail, du moins certaines.

Un jour, Julie a effacé à exercice de géométrie qu’elle venait pourtant de réussir. Il s’agissait de relier des points à la règle pour reconstituer une figure. Julie n’a pas compris ce qui lui est arrivé. J’ai proposé à Julie de reprendre cet exercice en séance. Voici le dialogue :

  • Tu voudrais bien refaire cet exercice de géométrie ?
  • Non.
  • Je voudrais voir comment tu fais ?
  • Ah ?! …. D’accord.

Quel est le problème ? Si l’enseignant affirme un sens, Julie le contredit. S’il exige un travail, elle essaie de le contourner. Face à une demande de lecture à voix haute, Julie déchiffre à peine les mots et raconte son histoire. Si on insiste pour qu’elle lise enfin, Julie confond les lettres et n’arrête pas de reprendre le déchiffrage. Quand l’enseignant se présente comme un maître voulant transmettre le savoir qu’il détient, Julie dit « non ». Dans une activité de lecture, elle entend mes hypothèses (« C’est un cirque, peut-être. ») ou mes interrogations (« C’est un train, non ? ») et nous pouvons discuter du sens. Si je lui dis que nous allons essayer de lire ensemble les phrases qu’elle n’a pu lire en classe, je constate qu’en réalité, elle peut les lire ! Quand l’enseignant suppose un savoir ou la possibilité de savoir à son élève, Julie dit « oui ».

Comment comprendre cette attitude singulière ? L’an dernier, Julie, dans une position très effacée, subissait les demandes scolaires et ne cherchait pas à savoir. Cette année, dans une position très affirmée, Julie nous rassure tout en nous rendant la tâche pédagogique plus complexe. Depuis toujours, la difficulté de Julie est de trouver une place dans le discours et dans les relations sociales. Julie tente désespérément de se situer dans la vie, en se confrontant aux autres. En passant de la soumission à l’autoritarisme, les conflits avec les autres se multiplient. C’est compliqué avec ses enseignants et avec ses pairs.

Quelle décision à l’école ? Pour laisser une place à Julie dans les apprentissages, l’enseignant doit réduire la sienne tout en continuant à exister. Une posture d’équilibriste pas toujours aisée à tenir mais essentielle pour que Julie apprenne à céder un peu quand elle appréhende le travail prescrit à l’école. Julie lâchera peut-être quelque chose si l’enseignant soutient le savoir auquel il croit ; non dans le but de la convaincre, mais dans celui de la faire douter. Pour l’enseignant, il ne s’agit surtout pas de vouloir forcer Julie à apprendre. Ce serait illusoire de penser que c’est possible ! Il s’agit de lui dire notre désaccord avec son savoir et témoigner de notre attachement à un savoir commun pour que Julie désire, peut-être, s’y intéresser davantage.

Conclusion

Noa et Julie sont sensibles à la façon dont on leur adresse les demandes. Pour aider Noa à prendre position dans son rôle d’élève, l’enseignant doit privilégier une relation asymétrique qui le situe d’emblée parmi les autres. Pour aider Julie à prendre position dans son rôle d’élève, l’enseignant doit privilégier une relation symétrique qui la situe à parité.

Les élèves sont des êtres reliés. Comme chacun de nous, ils ont, à travers leur histoire, construit une relation particulière au monde. De ce fait, ils réagissent à la façon dont on leur parle.

La demande de l’enseignant voudrait correspondre au besoin de l’élève. Pour son bien, il personnalise les tâches, les consignes, les explications. Il lui parle. Il prend soin de son élève. Toutefois, le principe-même de la demande contient la dimension du désir de l’enseignant. Quand nous parlons à nos élèves, nous disons aussi ce que nous voulons qui se passe avec nous. L’élève peut se loger dans ce désir-là, l’ignorer ou bien s’y opposer. Pouvoir en parler, y réfléchir, aide l’enseignant à penser une posture pédagogique plus ajustée à la position de l’élève.

 

© Crédit photo Kzenon / Fotolia

Commentaires

Pas encore de commentaires.

Ajouter un Commentaire

* Informations obligatoires
(ne sera pas publiée)
 
Avertissez-moi des nouveaux commentaires par e-mail.
 
J'ai lu et j'accepte les conditions d'utilisation. *
 
 
Powered by Commentics