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Former au questionnement éthique, une urgence

Temps de lecture : 22 minutes
Former au questionnement éthique, une urgence

Cas de conscience, morale, société, école, éthique, Enseignement catholique, éducation, discernement : éclairage et questionnement sur ces concepts avec des pistes éducatives pour les enseignants et leurs élèves.

La loi d’orientation et de programmation pour la refondation de l’école, du 8 Juillet 2013, institue un Enseignement Moral et Civique (EMC) dont les programmes sont définis dans l’arrêté du 12 Juin 2015, développant les objectifs du pilier 3 du socle commun, « la formation de la personne et du citoyen ».
Sur sitEColes : les programmes 2015 et l’éducation morale et civique (EMC)

La Compétence 6 du référentiel métier de professeur des écoles « Agir en éducateur responsable et selon des principes éthiques » met en avant l’éthique.
Sur sitEColes : compétences du métier de professeur des écoles

1. Morale ou éthique ?
Dans le langage courant, le terme d’éthique est souvent préféré au terme de morale. Les deux mots sont pourtant proches dans leur étymologie :

  • éthique est d’origine grecque (éthos désigne la coutume et les habitudes),
  • quand morale est d’origine latine (où mores signifie mœurs et comportements).

Au fil de l’histoire des idées, le terme de morale a plutôt souligné un caractère d’obligation, de respect des normes partagées, tandis que le mot éthique suggère plutôt la recherche par le sujet d’une vie bonne, « une vie bonne, avec et pour autrui, dans des institutions justes. », pour reprendre l’expression de Paul Ricoeur.
Plutôt que d’opposer ces deux approches, il faut y voir deux enjeux de l’enseignement moral et civique : connaître et apprécier les règles et le droit, fonder, dans ce cadre, ses décisions et son agir sur un jugement faisant appel à la conscience.

2. Questionnement éthique et évolutions sociétales
Ces deux dimensions sont bien présentes dans les programmes d’enseignement moral et civique, puisque deux des quatre domaines de l’EMC concernent : « le droit et la règle, des principes pour vivre avec les autres » ; « le jugement, penser par soi-même et avec les autres ».
Dans le pilier 3 du socle commun Ce second domaine de l’EMC, figure sous le titre : « réflexion et discernement ». Cette articulation souligne donc bien que l’agir moral ne peut se satisfaire de l’application systématique de règles et du respect mécanique des interdits.
L’importance du questionnement éthique s’est progressivement renforcée récemment, à partir des deux phénomènes.

  • D’abord l’émancipation de la liberté individuelle.
  • Ensuite le relativisme développé dans une société plurielle, qui peine à établir un consensus autour de normes communes.

Deux autres évolutions doivent aussi être prises en compte.

  • D’une part, les avancées scientifiques et leurs applications technologiques placent l’humanité devant des possibilités inédites.
  • D’autre part, le droit – naguère garant du seul intérêt général- se déploie régulièrement pour défendre des intérêts individuels et répondre à des revendications de diverses minorités.

Cela amplifie deux questions anciennes.

  • D’abord le possible (techniquement, notamment) est-il souhaitable ? On se souvient de l’assertion de Rabelais : « science sans conscience n’est que ruine de l’âme. », que nous devons aujourd’hui entendre avec plus d’acuité.

Ensuite, le légal est-il toujours légitime ? Peut-on faire tout ce qu’autorise la loi, ou s’empêcher tout ce qui est interdit, sans procéder préalablement à un exigeant travail de conscience ? Nouvelle donne pour les cas de conscience.

Avant d’entrer dans les perspectives éducatives prenons le temps de mesurer combien les adultes, aujourd’hui, sont confrontés à des cas de conscience qui nécessitent un discernement éclairé.
Deux exemples :

  • De nombreuses associations prennent aujourd’hui des initiatives très utiles pour l’accueil des migrants, lequel accueil est légitimement encadré par la loi. Mais comment doit agir cette bénévole d’une épicerie sociale qui, légalement, ne doit fournir des produits de première nécessité qu’aux ayant droits dûment répertoriés, lorsque se présente un migrant qui a faim, sans avoir les autorisations administratives nécessaires ? S’en tenir à la règle et ne pas secourir ? Secourir en se mettant hors la loi ?
     
  • Les débats en cours sur les lois bioéthiques sollicitent aussi un exigeant travail de jugement. Récemment, le même institut de sondage, l’IFOP, a obtenu des réponses différentes sur la question de l’ouverture de la PMA aux célibataires ou au couple de femmes homosexuelles, en interrogeant avec les mêmes questions à deux reprises. Jérôme Fourquet, directeur de l’IFOP, commente : « les résultats des deux enquêtes ne sont pas contradictoires. (...) Quand on met en avant l’ouverture d’un droit, 60% des Français y sont favorables. Mais dès lors qu’on aborde la question de la conséquence de l’ouverture de la PMA, à savoir la naissance d’enfants dans des foyers sans père, les Français sont plus réticents. » (La croix, édition du 19 janvier 2018). On saisit dans cet exemple combien il faut articuler les dimensions subjectives (suis-je concerné personnellement ou dans mon entourage ?) et les dimensions objectives (importance de la filiation, dans cet exemple).

On comprend l’insistance des programmes sur des « exercices de clarification des valeurs du point de vue de l'intérêt général et du sien propre. » (Programme d’EMC, cycle 3). Pour préparer à la vie adulte, à la capacité de décider et d’agir librement, à la responsabilité citoyenne, il est donc fondamental que l’école travaille, progressivement, le questionnement éthique. Sur ce chemin, il est aussi important de comprendre l’influence des médias et des sondages d’opinion sur les choix de chacun.

3. L’apprentissage du questionnement éthique par la mise en situation
Le socle commun précise, les enjeux du discernement. « L'élève est attentif à la portée de ses paroles et à la responsabilité de ses actes. Il fonde et défend ses jugements en s'appuyant sur sa réflexion et sur sa maîtrise de l'argumentation. Il comprend les choix moraux que chacun fait dans sa vie ; il peut discuter de ces choix ainsi que de quelques grands problèmes éthiques liés notamment aux évolutions sociales, scientifiques ou techniques. L'élève vérifie la validité d'une information et distingue ce qui est objectif et ce qui est subjectif. Il apprend à justifier ses choix et à confronter ses propres jugements avec ceux des autres. Il sait remettre en cause ses jugements initiaux après un débat argumenté, il distingue son intérêt particulier de l'intérêt général. Il met en application et respecte les grands principes républicains ». (La formation de la personne et du citoyen).
Ce travail doit principalement se conduire à partir d’études de cas et de mises en situation. « Le développement du jugement moral, modulé selon les âges, fait appel de manière privilégiée aux capacités d'analyse, de discussion, d'échange, de confrontation des points de vue dans des situations problèmes. » (Socle commun).

  • Le programme d’EMC, en cycle 2, suggère de travailler « à partir de dilemmes moraux adaptés à l’âge des enfants », et de développer « la pratique de la discussion à visée philosophique autour de situations mettant en jeu des valeurs personnelles et collectives, des choix, ou à partir de situations imaginaires. ».
  • Pour le cycle 3, il est suggéré de proposer une « analyse des faits, une confrontation des idées à travers la démarche de résolution de problèmes » ou encore « une réflexion sur l’intérêt général et l’intérêt
    particulier à partir de récits mettant en scène des héros de la littérature, de l’histoire eu de la mythologie. »
  • Le cycle 4 invite à l’organisation de « débats contradictoires ».

4. Repères pour travailler au questionnement éthique
Quelles règles se donner pour organiser ces diverses activités, formant au questionnement éthique ?

  • Il est d’abord important de se donner du temps. Dans un environnement soumis à la tyrannie de l’urgent et de l’immédiat, il faut faire vivre aux élèves l’expérience de la nécessaire durée d’une réflexion : temps pour poser la question avec justesse, temps de perception des diverses dimensions de la question posée, temps de recueil des informations nécessaires, temps de l’écoute d’arguments divers, peut-être contradictoires, temps de formulation de son propre questionnement, temps de recul pour aboutir à un choix personnel et libre.
  • Ensuite, s’entraîner à distinguer et à formuler ce qui engage ma subjectivité, et ce qui relève de l’objectivité d’une situation ou d’une question. Il faut se mettre à l’écoute de ses sentiments, de ses sensations, de ses émotions. Et l’école doit aider à la formulation de tout ce qui relève de l’expression légitime de réactions affectives. Mais cette sollicitation de la subjectivité ne doit pas paralyser les capacités d’analyse et d’argumentation rationnelle.
  • Dans un troisième temps – et c’est fondamental dans un environnement favorisant l’individualisme- réfléchir à ce qui concerne chacun individuellement (comment la décision que je prends est-elle fidèle à ce que je cherche à être et à faire habituellement),
  • Réfléchir à ce qui concerne la relation à autrui et ce qui concerne plus globalement le vivre ensemble, le socle des valeurs communes. Les étudiants en droit connaissent bien la jurisprudence sur le « lancer de nains ». Des personnes atteintes de nanisme acceptaient, semble-t-il librement, de participer à des spectacles de foire où ils servaient de projectiles dans des jeux de lancer. La loi le leur interdit, au motif, qu’ils ne pouvaient engager, par un choix personnel, la dignité de la personne humaine. Nul, en effet, n’est dépositaire, à lui seul de ce qui fonde l’humanité partagée.

Finalement, l’enjeu du questionnement éthique tient en deux questions.

  • La décision prise, le choix discerné servent-ils l’humanisation de la vie individuelle et collective ?
  • La décision prise, le choix discerné portent-ils des risques de deshumanisation ?

5. Questionnement éthique et appartenance à l’école catholique
Dans la formation au questionnement éthique, le fait de travailler dans une école catholique dont le projet est référé à l’Evangile entraîne-t-il des conséquences ? Il existe bien sûr un enseignement moral fondé sur l’Evangile. Dans une République laïque, reconnue par les catholiques, il n’appartient pas à l’Eglise de légiférer, pas plus qu’aux autres autorités religieuses. Mais cela n’interdit pas les représentants des cultes et les croyants de participer aux débats et d’apporter leur éclairage. Ce qui est en cause n’est pas ici l’établissement de règles et de normes, mais l’expression de repères anthropologiques pour décider ensemble de ce qui est le meilleur pour la personne humaine.
Dans son exhortation apostolique, la joie de l’Evangile, le pape François nous invite à fonder tout questionnement éthique sur l’amour et l’appel à sauver l’humanisation de la personne humaine. « Toutes les vertus sont au service de cette réponse d’amour. Si cette invitation ne resplendit pas avec force et attrait, l’édifice moral de l’Église court le risque de devenir un château de cartes, et là se trouve notre pire danger. Car alors ce ne sera pas vraiment l’Évangile qu’on annonce, mais quelques accents doctrinaux ou moraux qui procèdent d’options idéologiques déterminées. Le message courra le risque de perdre sa fraîcheur et de ne plus avoir “le parfum de l’Évangile” ».
Dans ses différents textes, le pape François redit souvent quatre critères de discernement qui peuvent se révéler bien utiles pour la formation au questionnement éthique.

  • « Le temps est supérieur à l’espace » nous dit-il. Plutôt que d’accumuler décisions de circonstances et choix contingents, soyons attentifs à ce qui construit l’humanité dans la durée.
  • « L’unité est supérieure au conflit », précise-t-il ensuite. Plutôt que de prendre hâtivement des décisions qui divisent, pouvons-nous patiemment rechercher ce qui rassemble et oriente vers des formes de consensus ?
  • « Le tout est supérieur aux parties » ajoute-t-il dans un troisième temps. Voilà réinterrogée la nécessaire recherche de cohérence dans les choix individuels et collectifs.
  • « La chose est supérieure à l’idée » propose-t-il enfin. Le questionnement éthique ne peut pas s’enfermer dans des débats abstraits mais doit oser affronter la réalité dans sa complexité.

Pour aller plus loin, le document voté au Comité National de l’Enseignement catholique, Enseignement moral et civique, contribution de l’Enseignement catholique. Vous y trouverez un texte d’orientation de de nombreuses fiches pratiques, dont, plus particulièrement :

  • Mener un débat argumentatif.
  • Mener des discussions à visée philosophiques.
  • Des fiches de situation, avec un guide « quelques repères pour analyser une situation, décider et agir »

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