« Les langues seraient-elles moins dignes d’être protégées que les espèces animales et végétales ? » Chacun a reconnu celui qui se cache derrière ces paroles. Car Claude Hagège n’en est pas à son premier coup de gueule. Déjà, en 1996, il proposait, dans L’enfant aux deux langues(1), une réforme radicale de l’enseignement des langues en Europe, notamment au primaire. Pour le linguiste, l’aptitude à apprendre une langue relèverait « d’une agilité de l’esprit stimulé par des circonstances favorables ». Ces circonstances favorables, relevant bien entendu de l’accès, le plus précoce possible, à d’autres langues que sa langue maternelle. Et Claude Hagège de prôner l’instauration d’une éducation bilingue dès le cours préparatoire, et cela dans toutes les écoles de l’Union européenne. Cette idée qui paraissait tout à fait loufoque a fait son chemin on le verra plus loin.
Une langue ou des langues Aujourd’hui, les débats autour de l’apprentissage des langues au primaire agitent le monde de l’éducation, des médias, de la culture, tout comme le grand public. Car il ne s’agit plus uniquement de faire baragouiner à nos chères têtes blondes, dès la grande section de maternelle, la langue que l’on dit indispensable, fondamentale pour « se déplacer » dans le monde – on aura reconnu l’anglais –, mais d’introduire « toutes sortes de langues » dans le cursus des tout-petits. Toutes sortes de langues, est-ce à dire qu’on s’apprête à leur faire entendre du « woloff », du « bengali », du « navaro », du questchua » ? Pourquoi pas, après tout… Mais sans aller aussi loin, commençons par les sensibiliser aux langues que l’on parle dans l’Hexagone. Pas moins de 35, selon les spécialistes, si, outre les langues régionales – corse, basque, breton, occitan… –, on compte les langues issues de l’immigration ancienne ou plus récente – berbère, yiddish, créole… Que vont penser les puristes de notre bonne langue française, ceux qui cherchent à tout prix à façonner, dans leur salon du prêt-à-parler, la langue la plus parfaite, la plus originelle, comme si elle ne s’était pas constituée autour de racines très diverses ? « Le purisme est un amour déplacé de la langue, a fait remarquer Bernard Cerquiglini lors d’une conférence au Salon Expolangues(2). Il est bon de l’aimer, mais il faut qu’elle bouge. Or, toucher à la langue, c’est toucher au milieu social, c’est à la nation, donc à l’état, et vous mettez la France à feu et à sang ». Le ton est donné. Pour le vice-président du Conseil supérieur de la langue française, l’idée qu’il existe une langue française pure – à définir d’ailleurs – et que tout le reste n’est que gribouillis, magma, bouillie locale, c’est être crédible au niveau du maintien d’un « bouquet de langues » en Europe, ne faudrait-il pas avant tout respecter les diversités existant dans le cadre de nos frontières ?
Les enjeux du plurilinguisme Les débats et les partis pris autour de ce thème ne doivent pas faire oublier l’objectif essentiel. Quel est l’enjeu d’un apprentissage précoce d’une ou plusieurs langues (régionales ou internationales) ? Que met-on derrière le mot « apprentissage » ? Est-ce un enseignement, une éducation et/ou un éveil à une ou plusieurs langues ? Ces trois approches ne seraient-elles pas complémentaires, plutôt qu’opposées ? Apprendre une langue très jeune facilite-t-il l’accès à d’autres langues plus tard ? (Réponse unanime : « oui »). Le but doit-il être strictement économique (on connaît la ritournelle : « Si tu parles anglais couramment, tu pourras trouver du travail partout(3)) », ou doit-on avoir une visée plus culturelle, voire citoyenne ? Mais là encore, dépassons l’opposition entre culture et économie. Nous vivons aujourd’hui dans une société multiculturelle, plurilingue. Nul, même le plus jeune enfant, ne peut ignorer que sa langue n’est pas seule et unique au monde. Dans son école, il a probablement un petit copain arabe ou turc qui parle sa langue maternelle aussi bien que le français. Un autre petit copain chinois, peut-être. Ce qui nous fait trois enfants parlant trois langues sans aucun rapport avec la sienne. Voilà de quoi exciter sa curiosité. Voilà de quoi exercer son oreille à d’autres tonalités, à d’autres musicalités, et son œil à d’autres écritures. Car c’est tout petit que l’enfant intériorise l’altérité, le fait d’être autre et différent, le fait que le monde n’est pas uniforme ou résumé au nôtre. Ne serait-il pas temps, dès lors, de tourner le dos au monolinguisme ?
Gymnastique en langue… La diversité linguistique dans les systèmes éducatifs, qui ne s’en est pas fait mille fois l’avocat ? Apprendre les langues toute sa vie, oui, mais qui s’en donne les moyens ? Avoir un enseignement cohérent dès la maternelle et jusqu’à la sortie du lycée, on le répète, on le prône, mais là encore, quels moyens se donne-t-on ? Où sont les accords bilatéraux (ou multilatéraux) pour que soient promues chez nous les langues de nos voisins, et réciproquement ? La société est-elle capable de porter un regard non dévalorisant sur les personnes qui parlent un « autre » français que le leur, ou une langue dite minoritaire ? Comment persuader les enseignants, comme les parents et les enfants, de ne pas se polariser sur le seul apprentissage de « l’anglais » ? A toutes ces questions, Jack Lang semble vouloir apporter des réponses et des solutions. C’est ce que dit son plan « Langues vivantes à ‘école primaire » lancé le 29 janvier dernier. On le voit bien, ce qui mijotait depuis des années dans les arrière-cours du ministère, est aujourd’hui enfin prêt à étre dégusté. Mais pas n’importe comment. Jack Lang prône l’ouverture la plus large possible, et rejoint les idées des spécialistes, des connaisseurs, des véritables plurilingues, ceux qui, à l’instar de Claude Hagège, ont engrangé tout au long de leur vie, sept, huit, voire vingt langues. Des langues pas forcément utiles pour voyager partout et trouver du travail. Et Gilbert Dalgalian, ancien directeur pédagogique de l’Alliance française, de remarquer, au salon Expolangues : « nos décideurs semblent comprendre qu’il faut sortir les langues du conceptuel, cesser de la ranger du côté des seuls savoirs, pour leur rendre leur part de vivance. Car une langue se vit avant tout. Une langue, c’est nos vies en actes et en paroles ». Et de conclure sur une note joyeuse de commencer par une gymnastique en langue. Gymnastique des mandibules, gymnastique de l’oreille. Car, de même que chaque corps a sa morphologie, chaque langue possède la sienne ». Et ainsi incarnée, toute langue, pour peu qu’on le désire, pourra devenir un peu la sienne propre. Vivante, vécue.
… et « seconde langue maternelle » apprise à l’école ? D’autres voix s’élèvent aujourd’hui dans ce concert des langues, et l’on rejoint là les propositions de Claude Hagège évoquées plus haut. Ne serait-il pas urgent de permettre à tous les enfants de posséder très vite une seconde « langue maternelle » via l’école ? Nombreux sont ceux qui, vivant dans une famille bilingue, parlent chacune des deux langues de leurs parents. Au Luxembourg, compte tenu de la situation géographique du pays, on est facilement trilingue. Un atout considérable pour le futur. Dans les pays du maghreb, outre l’arabe, les enfants scolarisés apprennent le français dès leur entrée en primaire. Et parlent cette « seconde langue maternelle » presque couramment à l’âge de 12-13 ans. La France a, dans ce domaine, un énorme fossé à combler. Est-il concevable dans le monde actuel et dans celui vers lequel nous allons, que les petits français restent « manchots » ? En un mot, est-il utopique d’imaginer un enseignement bilingue français-anglais dès le primaire ? La question a été récemment soulevée au Conseil de l’Europe. Un défi, sans doute, pour nos éducateurs. Mais ne serait-ce pas l’intérêt de nos enfants d’être au moins armés d’un bagage linguistique indispensable, sans pour autant se fermer à toute autre langue ? Car si l’anglais est le véhicule qui facilite incontestablement la rencontre et permet de se débrouiller dans de nombreuses situations, le véritable « échange » entre deux personnes ne peut se faire que « par » la langue de l’une et de l’autre. Il suffit de sortir un peu de ses frontières pour s’en persuader. A chacun d’entendre que l’anglais, appris très jeune, n’empêchera pas celui qui s’intéresse aux langues et aux autres de devenir multilingue.
1) L’enfant aux deux langues, éditions Odile Jacob, 1996 ; Halte à la mort des langues, éditions Odile Jacob, 2000. 2) Du 1er au 4 février dernier à la Grande Halle de la Villette. 3) Ne nions cependant pas l’impact qu’a eu le lycée international de Saint-Germain-en-Laye sur le Grand-Ouest parisien où sont venues s’implanter moult entreprises, et le « manque à gagner » du Grand-Est parisien dépourvu d’une telle structure malgré ses demandes à répétition.
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