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Accueillir les attentes et les potentialités des enfants

Temps de lecture : 16 minutes
Accueillir les attentes et les potentialités des enfants

La chance de la rencontre de l’autre, de l’école inclusive et de la miséricorde inclusive, l’appel au dépassement… éclairés par l’Evangile de Matthieu « la guérison de la fille Cananéenne ».

Cet article fait partie du dossier « Une Bonne Nouvelle pour tous les éducateurs ?»

L’Evangile selon saint Matthieu 15, 21-28
Jésus s'était retiré vers la région de Tyr et de Sidon. Voici qu'une Cananéenne, venue de ces territoires, criait : « Aie pitié de moi, Seigneur, fils de David ! Ma fille est tourmentée par un démon. » Mais il ne lui répondit rien. Les disciples s'approchèrent pour lui demander: « Donne-lui satisfaction, car elle nous poursuit de ses cris ! » Jésus répondit : « Je n'ai été envoyé qu'aux brebis perdues d'Israël. » Mais elle vint se prosterner devant lui : « Seigneur, viens à mon secours! » Il répondit : « Il n'est pas bien de prendre le pain des enfants pour le donner aux petits chiens. C'est vrai, Seigneur, reprit-elle ; mais justement, les petits chiens mangent les miettes qui tombent de la table de leurs maîtres.»
Jésus répondit : « Femme, ta foi est grande, que tout se fasse pour toi comme tu le veux ! » Et, à l'heure même, sa fille fut guérie.

Le contexte
Ce récit fait suite à la première multiplication des pains, qui a lieu au bord du lac de Tibériade. Jésus et ses disciples traversent le lac et partent vers les terres païennes de Tyr, Sidon, villes de Phénicie appelées aussi pays de Canaan. A son retour a lieu une seconde multiplication des pains. On peut s’interroger sur ce qui pourrait apparaître comme un doublon. Le sens est à chercher dans les quelques différences qui séparent les deux textes. C’est ainsi que les restes du repas partagé sont abondants dans les deux récits. Mais, dans le premier, ils sont recueillis dans douze paniers, et, dans le second, dans sept corbeilles. Or les chiffres ont bien entendu une portée symbolique. Douze désigne le peuple juif, organisé en douze tribus. Jésus choisira douze apôtres. Sept désigne la totalité du monde habité. Il a fallu sept jours pour la création, et, dans l’Apocalypse, qui décrit le retour du Christ devant toute l’humanité rassemblée, le chiffre sept est redondant : sept villes, sept chandeliers, sept sceaux… Ainsi le repas de la première multiplication des pains qui réunit le peuple juif va s’ouvrir à toutes les nations. Entre temps, Jésus a sillonné des terres païennes et a rencontré la Cananéenne.

 

Une parole d’exclusion
Le récit commence comme beaucoup d’autres rencontres sur la route du Christ. Son chemin est souvent entravé par des sollicitations imprévues et des cris intempestifs. C’est ici la Cananéenne qui intercède pour sa fille, possédée. Les disciples désireux de poursuivre le chemin demandent à Jésus de satisfaire rapidement la demande, pour qu’ils puissent retrouver leur tranquillité et atteindre rapidement la destination prévue. D’habitude, une telle attitude est plutôt contestée de la part du Christ. Ici la réponse de Jésus ne peut que surprendre, puisqu’elle manifeste une forme d’exclusion : « je n’ai été envoyé qu’aux brebis perdues d’Israël. » Jésus, que la Cananéenne vient de saluer de son titre de Fils de David, entend donc ne s’adresser qu’au peuple auquel il appartient dans la lignée davidique. Mais alors pourquoi lui-même traverse-t-il le pays de Canaan ? Comment va-t-il finalement accepter de se laisser déplacer par cette femme ?

 

L’insistance de la Cananéenne
Visiblement la réputation de Jésus a dépassé la limite de la Galilée, puisque la Cananéenne fait appel à lui. Mais elle ne s’adresse pas simplement à lui comme à un guérisseur habile. Elle reconnaît en Jésus une puissance qui l’amène à lui donner le titre de « Seigneur » et à se prosterner devant lui, un geste, qui, chez les païens est réservé aux manifestations de la puissance et au souverain ou aux idoles. Elle sait aussi que Jésus n’est pas de son peuple, puisqu’elle le salue bien comme « Fils de David », le roi prestigieux identifié, par tous les peuples environnants, comme le souverain du grand Israël. N’a-t-elle pas alors mystérieusement perçu qu’au-delà des nationalités, il est une solidarité possible ? N’a-t-elle pas surtout perçu que la miséricorde du Christ ne pouvait pas être emprisonnée dans des frontières ? Elle a alors l’audace de solliciter la force de cette miséricorde : « Aie pitié de moi. » ; « viens à mon secours ».
La réplique du Christ étonne à nouveau par sa dureté : « Il n'est pas bien de prendre le pain des enfants pour le donner aux petits chiens. ». Jésus reprend une expression de son temps qui désigne les païens comme des chiens. De nouveau la femme, sans se laisser déconcerter par la dureté du Christ, insiste : « c’est vrai, Seigneur, mais justement les petits chiens mangent les miettes qui tombent de la table de leurs maîtres.». La réplique fait preuve d’une grande humilité, cette femme ne revendiquant pas d’appartenir au peuple élu. Mais elle a compris que la miséricorde était sans limite et pouvait se partager. Comme dans le récit de la multiplication des pains, où les quelques vivres mis en commun ne privent personne, mais bien au contraire, permettent de nourrir tout le monde. Le partage ne démunit pas, il accroît les ressources de chacun.

 

La miséricorde inclusive
Vient alors la réponse du Christ qui, à son tour, reconnaît la grandeur de cette femme, la force de sa foi. La guérison de la fille de la cananéenne procède alors de la rencontre de la puissance de la miséricorde du Christ et de la confiance de cette étrangère qui ne pouvait croire que la bonté du Christ connaisse des limites.
Curieux récit, donc, où nous voyons la confiance de cette femme, qui ne veut rien pour elle mais qui s’engage pour le salut de sa fille, convaincre Jésus d’aller au-delà des limites qu’il mettait à sa mission réservée « aux brebis d’Israël ». Curieux récit, mystérieux récit où nous voyons Jésus se laisser quasiment « convertir » par la foi de cette étrangère. A son retour en Galilée, pour une nouvelle multiplication des pains, c’est l’humanité entière qui est conviée au festin.

 

La chance de l’école inclusive
Dans le système éducatif, des besoins éducatifs particuliers, dans leur étrangeté, peuvent déstabiliser, peut-être agresser et nous pouvons être tentés d’exclure celle ou celui qui ne rentre pas dans la norme pour rétablir une forme d’homogénéité, nous rassurer par un environnement familier, des demandes connues et déjà identifiées et ainsi recourir aux savoir-faire que nous maîtrisons déjà bien. L’éducateur est parfois tenté de s’accrocher à ses habitudes pour conjurer l’angoisse. En même temps, le récit de cette guérison nous dit que l’obstination de cette femme, mais aussi sa grande confiance dans la puissance de son interlocuteur, rendent possible le geste de salut. L’éducateur, finalement, n’a-t-il que les possibilités que lui ouvrent ses compétences déjà acquises ? Peut-il dépasser ses potentialités habituelles en faisant confiance à l’insistance de la demande qui lui est faite ? L’éducateur, qui ressent d’abord son dénuement, ne peut-il pas sortir grandi d’une exigence, d’une attente inattendue qui l’amène à découvrir en lui-même des ressources qu’il ne soupçonnait pas ?

 

La chance de la rencontre de l’autre
Ce récit ne peut pas, aujourd’hui, ne pas interroger nos comportements au regard des étrangers et des migrants, présents dans nos écoles. Des membres de la communauté éducative ( comme dans la communauté nationale) ne peuvent-ils pas penser qu’ils viennent indument s’inviter à notre table, voire exploiter nos ressources ? Nous voici donc appelés à ne pas juger l’autre sur ses origines, sa différence, mais à accueillir ce qu’il porte en lui, ses potentialités, ses attentes. Il nous faut reconnaître sa dignité et sa grandeur.

 

L’accueil de l’autre, un appel au dépassement
A bien des titres, donc, l’accueil invite à la nouveauté. L’accueil amène à franchir nos frontières habituelles, pour oser aller à la rencontre. L’accueil exige de nous faire chercheur pour pouvoir répondre à une demande jusqu’alors inconnue. Accueillir, c’est autre chose que de concéder un service pour avoir la paix, comme les disciples le demandent au début du récit. Accueillir requiert un engagement. Accueillir conduit sur la voie du risque, celui d’être troublé, déplacé, entraîné hors de ses brisées coutumières. Mais accueillir est aussi une chance pour mieux se découvrir soi-même.
Accueillir n’est pas s’abaisser avec condescendance vers la faiblesse et la fragilité, c’est, au contraire reconnaître la grandeur de ce que l’autre porte en lui, prêter attention à la volonté qui existe en lui, et qu’il faut servir : « ta foi est grande ; que tout se fasse pour toi, comme tu le veux !».

 

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