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S’émerveiller …

Temps de lecture : 28 minutes
S’émerveiller …

Les sept merveilles du monde ; L’émerveillement est dans le regard ; Des poèmes… ; La feuille d’herbe ; Fleurir est aboutir ; L’émerveillement c’est quoi ? ; S’émerveiller ; « De l’émerveillement » ; S’émerveiller du quotidien ; Et la marche… ; Des citations.

S’émerveiller …

Des histoires…

Les sept merveilles du monde

Un professeur demanda un jour à un groupe d’étudiants : 

  • Faites-moi une liste de ce que vous considérez être les sept merveilles du monde actuel.

Certains pensèrent à citer l'Everest, Venise, La Mecque, le château de Versailles, le Kremlin, l'île de Pâques, les gratte-ciel, la Tour Eiffel, les chutes du Niagara, la banquise, la forêt amazonienne, la conquête spatiale...
Malgré quelques désaccords, la majorité d’entre eux firent les réponses suivantes (sans ordre particulier) : les Pyramides d’Egypte ; le Taj Mahal ; la Grande Muraille de Chine ; Rome et la basilique Saint Pierre ; le Grand Canyon ; les chutes du Zambèze et les lignes de Nazca.
Alors qu'il ramassait les réponses, le professeur se rendit compte qu'une élève n'avait pas encore remis sa feuille. Il lui demanda si elle éprouvait de la difficulté à terminer sa liste. L'élève lui répondit : 

  • Oui, un peu. Je n'arrive pas à me décider car il y a tellement de merveilles dans le monde.

Le professeur lui répondit : 

  • Hé bien, dis-nous ce que tu as trouvé et peut-être que nous pourrons t'aider...

La jeune fille hésita, puis dit : 

  • Je crois que les sept merveilles du monde sont : la vue ; l’écoute ; le toucher ; le goût ; le sourire ; les émotions et l’amour. 

La classe resta silencieuse.
Ces choses sont tellement simples et ordinaires que nous oublions à quel point elles sont merveilleuses !
Souvenons-nous que les choses les plus précieuses de la vie ne peuvent s'acheter.

(Anonyme) 

L’émerveillement est dans le regard 

Un puissant seigneur extrêmement riche et un pauvre paysan avaient chacun un fils. Le puissant seigneur monta avec son fils en haut d’une montagne, lui montra avec fierté le paysage en contrebas et lui dit avec engouement : 

  • Regarde, mon fils ! Un jour, tout cela sera à toi, le jour de ta succession !

Le fils ressentit alors une grande exaltation, une ivresse de puissance, un bonheur intense. Mais tandis qu’il redescendait doucement de la montagne, sa joie fut perturbée par des pensées de peurs, de craintes : et si son père demain changeait d’avis ? et si des intrigants prenaient le pouvoir ? et s’il disparaissait le lendemain sans qu’il ait eu le temps de lui transmettre la charge ? et si… ?
Le paysan pauvre monta avec son fils sur l’autre versant de la même montagne, au même moment ; il lui montra le même paysage et lui dit avec amour :

  • Regarde, mon fils ! Regarde !

Le fils resta là, attentif aux sons, aux odeurs, aux couleurs, aux images, et s’imprégna de la majesté du monde, le cœur emplit de joie…

Anonyme

Des poèmes…

De cet amour ardent je reste émerveillée

Je reste émerveillée
Du clapotis de l’eau
Des oiseaux gazouilleurs
Ces bonheurs de la terre
Je reste émerveillée
D’un amour
Invincible
Toujours présent

Je reste émerveillée
De cet amour
Ardent
Qui ne craint
Ni le torrent du temps
Ni l’hécatombe
Des jours accumulés

Dans mon miroir
Défraîchi
Je me souris encore
Je reste émerveillée
Rien n’y fait
L’amour s’est implanté
Une fois
Pour toutes.

De cet amour ardent je reste émerveillée.

Andrée Chedid (Printemps des poètes 2007)

La feuille d’herbe

Je crois qu’une feuille d’herbe n’est en rien inférieure au labeur des étoiles,
Et que la fourmi est également parfaite, et un grain de sable, et l’œuf du roitelet,
Et que la rainette est un chef-d’œuvre digne du plus haut des cieux,
Et que la ronce grimpante pourrait orner les salons du ciel,
Et que la plus infime jointure de ma main l’emporte sur toute mécanique,
Et que la vache qui broute tête baissée surpasse n’importe quelle statue
Et qu’une souris est un miracle capable de confondre des milliards d’incroyants.

Walt Whitman  (« Feuilles d’herbe »)

Fleurir est aboutir

Fleurir est aboutir. Qui rencontre une fleur
Et l'observe en passant
Soupçonne à peine
Le rôle d'un détail mineur
 
Dans l'entreprise
Brillante et compliquée
Qui se présente sous la forme
D'un papillon offert au méridien.
 
Remplir le bourgeon, combattre le ver,
Obtenir son droit de rosée,
Régler la chaleur, échapper au vent,
Eviter l'abeille qui rôde,
 
Ne pas décevoir la grande nature,
L'attendre ce jour-là :
Etre fleur est une profonde
Responsabilité!
 
Emily Dickinson

Des textes …

L’émerveillement c’est quoi ? 

Il y a deux émerveillements.
Un premier émerveillement est l’émerveillement naturel de l’enfance. Quand un enfant n’a pas été meurtri dans son milieu familial, il reçoit naturellement le monde sur le mode de l’émerveillement. Chaque jour est une occasion de découverte, d’étonnement et d’intérêt. L’enfant qui arrive au monde et qui vit dans des conditions où il est aimé et mis en confiance ouvre des grands yeux face à tout ce qui se présente à lui. Tout l’intéresse, tout le passionne, tout le subjugue, tout est un événement. Pourquoi ? Parce qu’il vit la naissance de l’esprit, ni plus ni moins. En s’ouvrant au monde et en accueillant celui-ci, il est ouvert par le monde. En étant ouvert par le monde, il acquiert une intériorité qui lui permet d’ouvrir le monde, cela marche dans les deux sens, de manière dynamique. Et c’est là que jaillit l’esprit, c’est-à-dire l’intelligence rayonnante, libre. L’enfant est émerveillé car il se rend compte que tout communique d’ouverture à ouverture et que, une chose en amenant une autre, la vie est riche de sens. L’émerveillement de l’enfant est donc caractérisé par cet « étonnement d’être » qu’évoque Bachelard.

Le second émerveillement est l’émerveillement adulte. Cet émerveillement consiste à découvrir des trésors derrière le vide ou l’âpreté apparente de l’existence. C’est exactement l’expérience que font Pascal, Heidegger mais aussi ce qui se passe à travers le haïku japonais. Les êtres humains sont jetés dans l’existence avec une impression d’absurdité, d’absence totale de sens et tout d’un coup, parce qu’ils se tiennent là, dans l’être-là, avec persévérance et courage, ils se découvrent non pas abandonnés dans l’existence mais envoyés dans l’existence. Ils découvrent également l’immense derrière ce qui semble l’absurde ou le vide. En fait, ils sont directement en contact avec la dimension métaphysique de la réalité. Pour arriver à cet émerveillement adulte, il faut avoir surmonté la tristesse, la lassitude, la révolte, le désespoir et donc les avoir rencontrés. Certaines personnes âgées ont cet émerveillement. Elles ont vécu, elles ont lutté, elles ont souffert ; elles pourraient se refermer dans l’amertume et le chagrin à l’approche de la mort, elles n’en font rien. Au lieu de se mettre en état de désenchantement, elles se mettent en état d’émerveillement. Et, ce faisant, un miracle s’opère : la vie se met à parler. Comme pour les enfants, avec la même magie. Mais une magie enrichie toutefois par l’expérience de la vie. D’où un émerveillement singulier et plus réflexif : on s’émerveille devant le fait de s’émerveiller, devant le fait d’en être encore capable. Cet émerveillement adulte est aussi celui de certains grands savants et scientifiques. Il arrive, en effet, qu’on ne sache plus à force de savoir : on peut alors se replier dans le scepticisme et l’amertume, on peut à l’inverse sortir ressuscité de l’ombre. C’est le cas quand le savant a l’humour de se réjouir de son échec, à savoir quand il y voit un signe. Quand on ne sait pas, quand on ne sait plus, on est proche de l’infini. De là l’émerveillement de certains savants : leur savoir n’est plus de la science mais de la contemplation ou de la poésie. L’émerveillement apparaît ainsi comme l’autre face de l’absurde : si la vie n’a pas de sens et le monde non plus, cela veut dire que tout est ouvert, que rien n’est figé, que tout reste à penser et cela a du sens.

Bertrand Vergely

S’émerveiller

Il est beau de s'émerveiller.
Il est tragique de ne pas en être capable.
Qui s'émerveille n'est pas indifférent.
Il est ouvert au monde, à l'humanité, à l'existence.
Il rend possible un lien à ceux-ci.
Qui ne sait pas s'émerveiller est fermé au monde, à l'humanité, à l'existence.
Il rend impossible un lien à ceux-ci.
On comprend donc que la faculté de s'émerveiller
soit jugée comme la chose la plus précieuse au monde.
On peut être pauvre : si l'on sait s'émerveiller, on est riche.
On peut être riche : si l'on ne sait pas s'émerveiller, on est pauvre.
On passe à côté de l’essentiel, on manque la beauté du monde,
la richesse des êtres humains, la profondeur de l'existence.

Bertrand Vergely (« Retour à l’émerveillement »)

« De l’émerveillement »

Au lieu de supposer que l'émerveillement est le propre des enfants et des ingénus, une émotion agréable et passagère dont on se défait en comprenant l'objet qui l'a provoquée ou en revenant aux choses sérieuses, je vous invite à penser qu'il n'y a rien de plus adulte ni de plus sérieux que de s'émerveiller.
L'émerveillement n'est pas une simple émotion, mais une capacité de l'être. Il nous ouvre au monde, révèle heureusement notre ignorance et nous offre une forme de connaissance à la fois plus libre et plus intime.
L'émerveillement nous échappe et il doit nous échapper, il nous oblige à recommencer toujours, à se retrouver sans cesse au commencement.

Mickaël Edwards

S’émerveiller du quotidien 

Il ne suffit pas d'être en vie, il faut être vivant. C'est à dire savoir à chaque instant qu'on est au coeur d'un prodige et être en contact, en harmonie avec lui. C'est difficile, mais lorsqu'on parvient à en prendre conscience, on en reçoit un perpétuel émerveillement qui paie au centuple des efforts que l'on a consentis. Le plus souvent, nous voyons, mais nous ne regardons pas, nous entendons, mais nous n'écoutons pas. Les choses nous bousculent au lieu que nous portions la main sur elles. Nous devrions en disposer pour notre bonheur, et ce sont elles qui nous possèdent pour notre angoisse. Pourtant chacun de nous est au centre de tout, au milieu de l'univers entier. Chacun de nous possède les portes que le créateur (ou la nature, comme l'on voudra) lui a données pour y pénétrer. Mais nous oublions de les ouvrir. Pour ma part, je suis sans arrêt ébloui par le phénomène de la vie.

René Barjavel

Et la marche…

La marche, en nous délestant, en nous arrachant à l’obsession du faire, nous permet d’à nouveau rencontrer cette éternité enfantine. S’émerveiller du jour qu’il fait, de l’éclat du soleil, de la grandeur des arbres, du bleu du ciel. Je n’ai besoin pour cela d’aucune expérience, d’aucune compétence. C’est précisément pourquoi il convient de se méfier de ceux qui marchent trop et trop loin : ils ont déjà tout vu et ne font que des comparaisons. L’enfant éternel, c’est celui qui n’a jamais rien vu d’aussi beau parce qu’il ne compare pas.

Frédéric Gros

Des citations 

« Puisque la beauté est rencontre, toujours inattendue, toujours inespérée, seul le regard attentif peut lui conférer étonnement, émerveillement, émotion, jamais identiques. »
François Cheng

« Quand nous cessons de nous émerveiller, nous cessons de croire en la vie. »
Michel Bouthot

« L’homme moderne aurait besoin de trouver une naïveté seconde : malgré notre tentation de tout organiser, tout planifier, tout maîtriser, garder cette capacité de s’étonner de ce qui advient sans qu’on l’attende, s’étonner de ce qui surgit dans notre histoire comme une grâce, un don inattendu. »
Paul Ricoeur

« Ne s'émerveiller de rien est beaucoup plus bête que s'émerveiller de tout »
Fiodor Distoïevski

« Je m’applique à faire taire en moi les vieilles rumeurs qui continuent à s’y répandre pour ne pas perdre de l’ouïe les infimes résonances qui traversent le silence. C’est peut-être cela, tout ce qui reste à accomplir, apprendre à s’émerveiller de petits riens, à prêter l’oreille à des soupirs montés très discrètement de l’horizon, vagabonder à l’infini entre les quatre murs de sa chambre, se retrouver soi-même là où l’on ne s’attendait pas, autrement que l’on s’imaginait être. Sentir en soi bruire et frémir le temps qui passe, la vie à l’œuvre en sourdine dans notre sang, renouveler sa vision du monde et des autres, l’air de rien mais de fond en comble. »
Sylvie Germain

« L’Homme-Joie »  de Christian Bobin

Dans L'Homme-Joie, vous écrivez dès les premières pages que « l'art de vivre consiste à garder intact le sentiment de la vie et à ne jamais déserter le point d'émerveillement et de sidération qui seul permet à l'âme de voir ». Pour y parvenir ne faut-il pas d'abord trouver quelque part la force de tourner le dos aux grandes injonctions du monde moderne, c'est-à-dire à ces verbes que vous énumérez si bien : « acheter, envier, triompher, écraser l’autre...? »

Il s'agit juste de faire un pas de côté, mais ce pas de côté fait que vous arrivez au paradis. Un paradis qui se trouve non pas ailleurs et demain mais ici et maintenant. Je vais dire une banalité mais le monde est d'une puissance terrible et mortifère. Chaque jour, chacun de nous l'éprouve. Après tout, nous ne sommes pas obligés d'obéir. Après tout, nous pouvons tout d'un coup nous réveiller. La vie est une chose extrêmement fragile et hors de prix. C'est un diamant. En venant vous voir, ici, à Paris, j'ai vu des gens couchés sur les trottoirs. Un peu plus loin, j'ai ouvert un livre que je venais d'acheter et je me suis surpris à le lire. Il faisait très froid dehors mais la lecture m'a offert une sorte de cabane, de protection. Ce n'est rien, n'est-ce pas, des phrases dans un livre, ou un plâtrier qui siffle un air de quatre sous ? Ce n'est rien. Mais si les planètes suivent leur cours et si la Terre est toujours sous nos pieds, c'est grâce à des riens comme cela. 
 
Les esprits grincheux vont encore dire : « Vous êtes devenu mièvre, Christian Bobin... » Que signifie cet éloge des marguerites dans un pré, des planètes lointaines, du plâtrier qui siffle ?

Mais la réponse est très simple : nous n'avons que ça. Nous n'avons que la vie la plus pauvre, la plus ordinaire, la plus banale. Nous n'avons, en vérité, que cela. De temps en temps, parce que nous sommes dans un âge plus jeune ou parce que la fortune, les bonnes faveurs du monde, viennent à nous, nous revêtons un manteau de puissance et nous nous moquons de cette soi-disant "mièvrerie". Mais le manteau de puissance va glisser de nos épaules, tôt ou tard... Non, je ne suis pas mièvre. Je parle de l'essentiel, tout simplement. Et l'essentiel, c'est la vie la plus nue, la plus rude, celle qui nous reste quand tout le reste nous a été enlevé. Je vais à l'essentiel. Je ne fais pas l'apologie de quelque chose qui serait simplet. La marguerite dans son pré, le plâtrier qui siffle, les planètes lointaines : voilà, au contraire, quelque chose qui est rude, émerveillant, parce que ces choses résistent à tout.  

Mais cet état d'émerveillement est particulièrement difficile à atteindre, paradoxalement…

Oui, curieusement. Je crois qu'il faut chercher sans chercher. Cela peut venir de partout. 

C'est donc du minuscule et de l'imprévisible ?

Oui. C'est cela que j'appelle la gaieté : du minuscule et de l'imprévisible. 

(Interview de Christian Bobin dans la revue « L’Express »)

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