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La bibliothèque vivante : une expérience d’intelligence collective au service de la lecture

Temps de lecture : 26 minutes
La bibliothèque vivante : une expérience d’intelligence collective au service de la lecture

Enseignante en classe de CE2, j’ai obtenu un Diplôme Universitaire « Acteur de la Transition Educative ». Dans le cadre de ce dispositif, j’ai fait une expérience à la fois troublante et intéressante de « bibliothèque vivante ». Y voyant un intérêt pédagogique certain, j’ai tenté de l’adapter afin de la faire vivre à mes élèves. Cet article relate cette expérimentation. Le dispositif est adaptable à tous les âges, de la maternelle à l’université.

1. Comment se déroule une expérience de bibliothèque vivante ?

1ère phase : LECTURE 

Chaque élève lit un livre qu’il choisit parmi ceux sélectionnés en amont par l’enseignant. Le temps accordé pour lire le livre est limité. J’ai choisi une durée de deux semaines pour ma classe de CE2. Chaque élève organise son temps comme il le souhaite, mais il doit avoir terminé de lire son livre à la date limite imposée. 

2ème phase : RESTITUTION ÉCRITE PUIS ORALE 

Chaque élève prépare un résumé de l’histoire lue (voir détails dans la rubrique trucs et astuces). Les élèves se mettent par groupe de 4, de préférence 4 chaises autour d’une seule table afin d’être proches physiquement les uns des autres et de s’entendre sans avoir besoin de hausser la voix. Un élève sur les quatre est conteur tandis que les trois autres représentent l’audience. Les élèves deviendront conteurs chacun leur tour. On poursuit avec le processus d’intelligence collective en trois étapes décrit ci-dessous, (pour en savoir plus lire Comment faire entrer l'intelligence collective dans une salle de classe).

  • Pendant 4 minutes, l’élève conteur fait une présentation orale du livre lu à ses trois camarades. Il peut utiliser son résumé et son livre en support. Les trois autres élèves constituant l’audience ne doivent pas intervenir. Ils sont dans une posture d’écoute active.
    Écoute active et sans jugement : lorsque l’orateur prend la parole, les 3 autres élèves doivent être très concentrés sur ce qu’il raconte. Ce temps ne dure que 4 minutes et il est important de mettre tous les élèves en écoute active et donc qu’ils ne soient pas distraits par autre chose.
     
  • Puis, pendant 3 minutes, l’audience pose des questions au conteur. C’est ici un temps d’échange. Les questions peuvent concerner l’histoire directement, mais aussi la relation du conteur avec cette histoire (Est-ce que ce livre t’a plu ? Aimerais-tu relire un livre écrit par le même auteur ?). On introduit aussi à ce moment-là une notion de psychologie positive avec une intention de poser uniquement des questions valorisantes.
    Questions valorisantes et positives : l’objectif n’est pas de mettre l’orateur en difficulté mais plutôt de le valoriser dans la restitution de son livre. Les questions portent donc sur le livre lu et peuvent ensuite dévier si l’orateur ne sait plus quoi dire. Par exemple : Est-ce que tu aimes lire ? As-tu beaucoup de livres à la maison ? Les questions doivent mettre en valeur celui qui raconte.
     
  • Enfin, pendant 3 minutes, les quatre élèves du groupe réalisent un tour de table. Le conteur n’a pas le droit d’intervenir. Seuls les élèves ayant écouté vont avoir le droit de s’exprimer et de donner leur avis. Le tour de table permet d’exprimer son  ressenti par rapport à l’œuvre proposée et non pas de donner un avis sur les qualités oratoires de l’élève conteur. L’idée est plutôt de mettre l’œuvre littéraire à distance et de se positionner en tant que sujet lecteur afin de constituer son identité de lecteur (J’ai aimé cette histoire car j’aime les histoires qui se terminent bien. Je n’ai pas aimé car je n’aime pas les histoires de princesses…). Attention à ne pas tomber dans l’écueil du jugement de l’orateur par ses pairs (Je n’ai pas aimé car je n’ai pas compris ton histoire, tu t’es embrouillé…)

3ème phase : RETOUR d’EXPERIENCE (REX)

Cette phase me semble facultative. Néanmoins, elle permet à l’enseignant d’obtenir des informations précieuses sur le vécu des élèves. Cela lui permet de repérer les points à travailler en classe de manière à faciliter les prochaines sessions. L’enseignant peut demander : Qu’est-ce que vous avez trouvé difficile dans cette activité ? Qu’est-ce qui vous a plu ou déplu ? Il est ensuite possible de noter les différentes remarques afin d’en garder une trace et d’améliorer les points par la suite. Par exemple, J’ai eu du mal à raconter mon histoire en 4 min (trop long – trop court : si tous les élèves sont dans ce cas, peut-être qu’il faudrait adapter le temps ou travailler sur la construction du résumé.)

2. Quels ont été les résultats obtenus dans ma classe de CE2 ?

Les élèves ont rapidement apprécié cette activité. Lors de la première session, j’ai été confrontée à des élèves qui n’avaient pas lu le livre qu’ils avaient eux-mêmes choisi. Je me suis assurée de répartir ces élèves dans les différents groupes afin de ne pas pénaliser le groupe. Après avoir vécu leur première expérience, ils ont pour la plupart été déçus de ne pas pouvoir participer en racontant eux aussi leur histoire. Lors de la deuxième session, tous les élèves avaient lu leur livre. J’ai voulu voir ce qui se passerait si je ne faisais pas de reproches aux élèves qui n’avaient pas lu leur livre : j’ai été satisfaite de voir qu’ils se régulaient d’eux-mêmes parce qu’ils avaient vu l’intérêt de l’activité. 

Ce qui m’a le plus interpellée lorsque j’ai réalisé cette expérience pour la première fois a été de voir les élèves très concentrés et à l’écoute les uns des autres. Que ce soit côté conteur ou auditeur, ils étaient pleinement actifs dans leur rôle respectif et semblaient apprécier le moment qu’ils étaient en train de vivre. Il est rare pour un élève de se retrouver au centre d’un groupe et d’être écouté activement par trois de ses camarades pendant quatre minutes entières sans être interrompu. C’est extrêmement valorisant et motivant. 

Le bilan est donc positif puisque les élèves ont pris du plaisir à lire des livres, avec en moyenne sept livres lus chacun. Ils se sont également constitué un patrimoine culturel et littéraire riche, en ayant entendu de nombreuses autres histoires. Leur imagination a également été stimulée puisque l’écoute active silencieuse favorise la gestion mentale et la capacité des élèves à se représenter les personnages en action.

Lors des échanges, les élèves ont aussi pu appréhender les différences de point de vue et la notion de lecture subjective. Ils ont dû développer un esprit critique mettant en avant l’argumentation lors du tour de table. En effet, plusieurs élèves ayant lu le même livre ont pu ne pas l’avoir perçu de la même manière. Plus l’année avançait, plus il arrivait qu’il y ait dans l’audience un élève ayant déjà lu le livre résumé par le conteur. 

Les élèves qui avaient tendance en début de session à choisir des livres avec peu de textes et beaucoup d’images ont fini pour la plupart par se lancer dans des lectures plus complexes. L’envie de découvrir l’histoire par soi-même est donc plus forte que l’effort réclamé par la lecture.

Enfin, il me semble qu’une des finalités de ce projet est avant tout de pouvoir construire son identité de lecteur, sans pour autant se fermer mais en identifiant de mieux en mieux des caractéristiques propres à certaines œuvres. Quel lecteur suis-je ? Quel genre de lecture me plait ? 

L’utilisation d’un processus d’intelligence collective me semble être ce qui fait la richesse de ce projet. Ce dispositif s’oppose au mode de fonctionnement traditionnel où un élève raconte le livre qu’il a lu au grand groupe sous le contrôle de l’enseignant. Grâce au dispositif d’intelligence collective : 

  • L’enseignant témoigne de la confiance aux élèves : il ne contrôlera pas tout ce qui se dira, il fait confiance à l’intelligence collective pour que les élèves s’enrichissent mutuellement. 
  • Les élèves les plus timides sont moins stressés. 
  • L’écoute en petit groupe est de meilleure qualité. 
  • Tous les élèves sont amenés à prendre la parole lors des temps de questions et de tour de table. 
  • Chaque élève peut lire et raconter un nombre de livres bien plus important, le renouvellement de l’expérience permet à chacun de s’améliorer et de prendre goût à l’activité, ce qui n’est pas le cas lorsqu’un élève passe une fois dans l’année devant la classe. 

Travailler en intelligence collective n'est pas uniquement un dispositif permettant de varier sa pratique et de coopérer. Cela permet aux élèves de comprendre et de vivre l'importance de la place de l'autre dans leur propre apprentissage. Que ce soit un élève très scolaire ou un autre plus en difficulté, l'un et l'autre ont besoin de fonctionner ensemble pour s'enrichir mutuellement lors de l'activité. L'enseignant qui s'efface et joue plus un rôle de facilitateur n'installe pas ce dispositif uniquement au service de la langue française et de la littérature mais plutôt au service du rapport humain et de l'importance redonnée au lien. 

3. Quels sont les écueils que j’ai rencontrés ?

Nous avons effectué sept ou huit sessions avec le même échantillon de livres. J’ai pu constater que les deux dernières sessions étaient beaucoup moins qualitatives. Lorsque j’ai demandé aux élèves ce qui posait problème, ils ont répondu être lassés car ils connaissaient maintenant toutes les histoires : soit ils les avaient lues, soit ils les avaient entendues, parfois même plusieurs fois. Il faudrait donc renouveler le corpus de livres. Nous pourrions par exemple en emprunter à la BCD, ou échanger notre corpus avec celui d’une autre classe. 

L’outil d’intelligence collective utilisé met en avant des faiblesses ou difficultés à chaque session. L’idée est de partir des difficultés des élèves pour introduire les clés de lecture qui les aideront à mieux structurer leurs résumés. Ces clés de lecture sont les différentes composantes du programme : personnage principal, chronologie de l’histoire, technique de résumé, etc. L’idée de départ était d’introduire ces clés de lecture au fur et à mesure de l’avancée du projet. Néanmoins, je ne suis jamais parvenue à le faire. Par manque de temps ou de disponibilité pour y réfléchir, cela mériterait d’être retravaillé avec d’autres avis. 

Le dernier écueil rencontré est celui de l’évaluation. Ce dispositif a pour objectif de promouvoir la lecture plaisir sans réelle évaluation. On peut toutefois imaginer que la compétence de compréhension est travaillée et que les élèves s’autorégulent puisqu’ils sont plusieurs à lire le même livre. Des compétences de langage oral sont également travaillées. J’aurais voulu pouvoir les évaluer. J’ai tenté d’enregistrer les élèves afin qu’ils puissent se réécouter et s’autoévaluer mais là aussi il faudrait peut-être réfléchir à une grille d’écoute qu’ils pourraient utiliser. Je pourrais pour ma part me faire une grille d’observation et circuler dans les groupes pour écouter et évaluer. De nombreuses autres compétences pourraient être évaluées lors de la mise en place de ce processus. Je m’interroge toujours en me demandant si finalement ce n’est pas le simple fait de vivre cette expérience qui suffit à enrichir les élèves en compétences sans qu’il soit forcément nécessaire de les évaluer.  

4. Trucs et astuces 

Le dispositif fonctionne seulement si les élèves respectent certaines règles importantes :

  • Tous les élèves doivent être dans le sujet et non pas en train de parler d’autre chose, l’enseignant doit veiller à cette garantie.
     
  • Il est nécessaire de respecter le temps, si besoin utiliser un timer sur TBI, visible par les élèves afin qu’ils puissent mieux gérer leur temps de parole
     
  • Il est possible d’ajuster le temps en fonction du niveau de la classe, il est important que le temps prévu pour raconter l’histoire soit utilisé en totalité. 
     
  • Le choix du livre doit rester libre autant que possible. L’enfant doit être attiré par le livre - la couverture, le titre, les illustrations, etc. Il est possible de faire de la différenciation au départ avec un système de pastilles (vert = lecture plus facile, rouge = grand lecteur) afin qu’aucun élève ne se sente en difficulté face à une lecture choisie. Il est possible de créer des corpus de livres spécifiques avec par exemple uniquement des contes, des BD, des romans policiers, des livres sur le même thème… 
     
  • Le résumé peut prendre différentes formes en fonction du niveau des élèves et peut faire l’objet d’un accompagnement en classe. Trace écrite à la manière d’un récit ou carte mentale, dessin, … la méthode doit être encourageante pour l’élève. Aucun élève ne doit être mis en difficulté par une tâche d’écriture qui ne serait pas à son niveau. 
     
  • Pour les CE2, j’ai proposé de faire deux passages de conteur par session proposée (par exemple, deux le matin puis les deux autres du groupe l’après-midi). Il est possible d’adapter cela en fonction de l’âge.  
     
  • De la même manière, la taille du groupe peut varier en fonction de l’âge : plus le groupe est important et plus il est difficile et intimidant pour l’orateur de raconter son histoire. Il me semble que 6 est le maximum, mais cela peut être discuté.
     
  • La durée des différentes étapes du dispositif sont aussi à adapter en fonction du ressenti de l’enseignant et de l’âge des élèves. 

Conclusion

Toutes suggestions permettant de faire évoluer le projet sont les bienvenues. Je ne relate ici que ma première expérience, il reste beaucoup à construire. N’hésitez pas à donner des idées, à réagir à cet article, à faire part de vos expériences. Cette année, je vais renouveler l’expérience avec ma nouvelle classe de CE2A. Ma collègue de CE2B expérimentera elle aussi ce dispositif et nous avons prévu des rencontres entre les deux classes, ce qui devrait motiver les élèves. Je vais également me poser de nouveau la question de l’évaluation des compétences développées. 

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