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Textes à méditer : Etranger

Temps de lecture : 28 minutes
Textes à méditer : Etranger

Le droit à la différence ; Le conte des ballons ; Le bol de soupe ; Pas à côté d’un noir ! ; Le clown et la chenille ; La fenêtre sale ; Prière d'un petit enfant nègre ; Je me suis tu ; La Différence ; L'homme qui te ressemble ; Chaque visage est un miracle ; Inconnus mais pas étrangers

Le droit à la différence

Les grands de ce monde ont coutume de maintenir leur bonne entente par de petits cadeaux. Aussi, un jour, l'ambassadeur de Turquie fit porter au roi de Hollande les bulbes précieux d'une plante de son pays qu'il appelait « tulipe ».
Sans attendre, le jardinier du roi planta les bulbes en terre, mais son geste souleva dans les allées une vraie tempête : 
- Pas d'étrangères chez nous ! s'écrièrent les autres fleurs, Elles vont déparer au milieu de nos belles couleurs !
Les embryons de tulipes, qui les entendirent, restèrent donc honteusement cachés au fond des bulbes. Les jours passaient, mais rien ne sortait.
Le jardinier, qui était un peu sorcier, se douta qu'il y avait anguille sous roche et fit sa petite enquête auprès des tulipes cachées. 
- Que se passe-t-il ? murmura-t-il. Pourquoi ne voulez-vous pas sortir de terre ?
Quand il apprit le fin mot de l'histoire, il se dressa sur ses deux jambes et apostropha le jardin : 
- Vous n'avez pas honte ? Comment osez-vous traiter les tulipes d'étrangères ? Voulez-vous que je vous rappelle vos origines ?... (Silence gêné !) Toi, l'œillet, tu viens d'Amérique... Toi, le chrysanthème, de Chine... Vous, le dahlia et le zinnia, du Mexique... Toi, l'hibiscus, tu as grandi sous les tropiques... Et toi, le camélia, dans la plus lointaine Asie... 
Toutes les fleurs baissèrent leur tige...
Elles s'excusèrent sans tarder auprès des tulipes, qui acceptèrent de sortir de leur nid de racines.
Le jardinier s'éloigna en maugréant : 
Qui sait si celle que vous appelez « étrangère » ne sera pas un jour le symbole même de ce pays ? Il en est souvent ainsi avec les « étrangers »...

Michel Piquemal


Le conte des ballons

Vous connaissez tous ce vendeur de ballons de nos fêtes foraines qui remporte un grand succès auprès des enfants.
Quand ses affaires ralentissent, en bon commerçant, il a trouvé une excellente publicité : il libère un ballon en alternant les couleurs… un blanc, un rouge, un jaune…
En voyant monter le ballon, les enfants s’approchent, retrouvent l’envie d’acheter et les affaires reprennent pour l’astucieux vendeur.
Mais voici que se présente un petit enfant noir. Il observe le manège, tire le marchand par la manche et lui pose cette question :
« Monsieur, si vous libériez un ballon noir, est-ce qu’il s’envolera comme les autres ? »
Alors le vendeur regarde le petit garçon avec bonté et compréhension et lui dit :
« Écoute-moi bien, fiston, et retiens ce que je vais te dire pour toute ta vie : c’est uniquement ce qu’il y a dans le ballon qui le fait monter ! » 

Anonyme


Le bol de soupe                        

Voici une histoire qui se passe dans un resto self-service de nos bords d’autoroute.
Une dame d’un certain âge a pris un bol de soupe. Au moment de s’installer à l’une des nombreuses tables, elle se rend compte qu’elle a oublié de prendre une cuillère. Déposant son plateau, elle retourne en chercher une. 
Mais lorsqu’elle revient, surprise ! Un Africain s’est installé devant la soupe et est même en train de la manger ! 
« Plutôt gonflé ce Noir ! » pense la dame. Mais c’est sans doute un pauvre homme et il a l’air gentil, ne le brusquons pas. Mais tout de même, je ne vais pas me laisser complètement faire… » 
Elle s’adresse à lui en tirant le bol vers elle : « Vous permettez ? »
Le Noir ne répond que par un large sourire. 
Madame commence à manger mais son vis-à-vis retire un peu le bol vers lui et retrempe sa cuillère dans le potage. Il le fait avec une douceur telle, dans le geste et dans le regard, que la dame le laisse faire, désarmée. Une silencieuse complicité s’établit ainsi.
La soupe finie, le Noir se lève et fait signe à la dame de ne pas bouger. Il revient bientôt avec une grande portion de frites qu’il pose au milieu de la table invitant sa nouvelle compagne à se servir.
Quand tout est partagé, toujours en souriant, il dit « merci » et s’en va.
La dame songe, elle aussi, à partir. Elle cherche son sac à main qu’elle avait laissé accroché au dossier de la chaise… Plus de sac !… Tout devient clair : ce Noir avait endormi sa vigilance pour mieux la voler !… Elle s’apprête à ameuter toute la salle pour qu’on rattrape le pickpocket en fuite…
C’est alors qu’elle aperçoit un peu plus loin, près d’une fenêtre toute semblable, son sac qui l’attend patiemment depuis tout à l’heure… Et sur la table, un bol de soupe qui a cessé de fumer trône au beau milieu d’un plateau où manque la cuillère !…
Ce n’est pas l’Africain qui a mangé sa soupe, mais elle, en se trompant de table, qui a mangé la sienne… Et en partant, il lui a dit « merci ».

Histoire vraie parue dans un journal suisse


Pas à côté d’un noir !

La scène qui suit a eu lieu lors d’un vol de la compagnie British Airways entre Johannesburg et Londres.
Une femme blanche, la cinquantaine, découvre que le hasard des réservations la place à côté d’un Noir. Visiblement perturbée, elle appelle l’hôtesse de l’air :
« Quel est votre problème, Madame ? demande l’hôtesse.
- Mais, vous ne le voyez donc pas ? répond la dame, Vous m’avez placée à côté d’un nègre. Je ne supporte pas de rester à côté d’un de ces êtres répugnants. Donnez-moi un autre siège !
- S’il vous plaît, calmez-vous, dit l’hôtesse. Presque toutes les places de ce vol sont prises mais je vais voir s’il reste une place disponible.

L’hôtesse s’éloigne et revient quelques minutes plus tard :
« Madame, comme je le pensais, il n’y a plus aucune place libre dans la classe économique. J’ai parlé au commandant et il m’a confirmé qu’il n’y en a plus dans la classe exécutive. Toutefois, nous avons encore une possibilité en première classe. »
Mais avant que la dame puisse faire un commentaire ou esquisser le moindre geste, l’hôtesse de l’air continue :
« Il est tout à fait inhabituel dans notre compagnie de permettre à une personne de classe économique de s’asseoir en première. Mais vu les circonstances, le commandant trouve qu’il serait scandaleux d’obliger quelqu’un à supporter pendant tout le vol une personne aussi désagréable. »
Et s’adressant à l’homme de couleur, elle conclut :
« Donc, Monsieur, si vous le souhaitez, prenez votre bagage à main car un siège en première classe vous attend. »
Et tous les passagers qui assistaient, choqués, à la scène, se levèrent et applaudirent.

Extrait du site « Pastorale scolaire » de l’Enseignement fondamental du diocèse de Tournai


Le clown et la chenille

Les clameurs du cirque se sont tues. Les projecteurs s’éteignent un à un. Les spectateurs sont rentrés chez eux. Ils sourient ou éclatent encore de rire en pensant aux mimiques du clown et s’endorment tout contents : ils en ont eu pour leur argent.
Le clown, lui, encore tout maquillé, traîne ses immenses savates sur l’asphalte d’une ruelle blafarde. Triste, il médite sur son sort : 
« Quel drôle de métier que le mien ! Ils se sont amusés comme des fous. Pourtant ce sont eux qui les font, ces grimaces. Il suffit qu’ils se regardent dans une glace. Faut les voir dans le bus ou au boulot, les têtes bizarres qu’ils tirent. C’est à en pleurer de rire. Au fond, ils s’amusent d’eux-mêmes et n’ont guère besoin de moi. D’ailleurs, ils ne me connaissent même pas. Ils me croient en couleurs alors qu’au fond de moi tout est noir avec un tout petit peu de blanc. »
Emmitouflé dans ses tristes pensées, le clown s’appuie contre un lampadaire.
Une chenille justement en descend après avoir pris un bol de lumière. Sur le veston du clown elle a grimpé et bientôt, avec lui, se trouve nez à nez.
« Mon Dieu, quelle affreuse bestiole, s’exclame-t-il lorsqu’il l’a remarquée. Comment a-t-on pu inventer pareil épouvantail ? »
-  Dis-donc, lui dit la chenille offusquée, tu vas faire enfler tes chevilles boursouflées, tu me méprises sans savoir qui je suis. Je ne suis chenille que pour un temps, mais je serai papillon pour longtemps. Je suis noire peut-être, mais au dedans de moi tout est couleur et dentelle, mais pas toi. Bientôt une merveille de la nature jaillira de ma chrysalide obscure. Mes couleurs valent bien les tiennes. Une fois démaquillé, toi, tu n’existes plus ! »
Le clown en reste tout penaud et, dans sa tête, se met à philosopher.
« Finalement, que l’on soit clown ou chenille, il faut aller au-delà des grimes ou de la coquille pour regarder l’intérieur et découvrir ce que l’autre est en train de devenir. Si l’on veut aimer les papillons, il faut aimer les chenilles. En chacun de nous, clown ou non – d’ailleurs, chacun l’est à sa manière – il y a une personne en gestation et il faut aimer aussi la carapace si l’on veut toucher le fond du cœur. Dieu, en tous cas, nous aime chenille pour nous faire devenir papillon. »

Bernard Hubler


La fenêtre sale

Un jeune couple venait de s’installer dans un nouveau quartier.
Le lendemain matin, la femme aperçut leur voisine qui étendait du linge sur un séchoir. 
« Son linge est sale ! dit elle. Elle ne sait pas laver. »
Son mari regarda la scène  mais garda le silence.
Et le même commentaire se répéta plusieurs fois jusqu’au jour où la femme fut surprise de voir que le linge de sa voisine était bien propre. Elle dit à son mari : 
« Regarde! Elle a appris à laver son linge maintenant. »
Le mari répondit : 
« Non ! Je me suis levé tôt ce matin et j’ai lavé les carreaux de notre fenêtre ! »
Tout dépend de la propreté de la fenêtre à travers laquelle nous observons les faits. Avant de critiquer, il faudrait peut-être vérifier d’abord la qualité de notre regard.
Ah! J’allais oublier… Aujourd’hui, je te vois mieux qu’hier. Et toi ?

Anonyme


Prière d'un petit enfant nègre

Seigneur, je suis très fatigué
Je suis né fatigué.
Et j'ai beaucoup marché depuis le chant du coq
Et le morne est bien haut qui mène à leur école.
Seigneur, je vous en prie, que je n'y aille plus !
Je veux suivre mon père dans les ravines fraîches
Quand la nuit flotte encore dans le mystère des bois
Où glissent les esprits que l'aube vient chasser.
Je veux aller pieds nus par les rouges sentiers
Que cuisent les flammes de midi,
Je veux dormir ma sieste au pied des lourds manguiers,
Je veux me réveiller
Lorsque là-bas mugit la sirène des blancs
Et que l'Usine
Sur l'océan des cannes
Comme un bateau ancrée
Vomit dans la campagne son équipage nègre...
Seigneur, je ne veux plus aller à leur école,
Faites, je vous en prie, que je n'y aille plus.
Ils racontent qu'il faut qu'un petit nègre y aille
Pour qu'il devienne pareil
Aux messieurs comme il faut.
Mais moi je ne veux pas
Devenir comme ils disent,
Un monsieur de la ville,
Un monsieur comme il faut.
Je préfère flâner le long des sucreries
Où sont les sacs repus
Que gonfle un sucre brun autant qu ma peau brune.
Je préfère, vers l'heure où la lune amoureuse
Parle bas à l'oreille des cocotiers penchés,
Ecouter ce que dit dans la nuit.
La voix cassée d'un vieux qui raconte en fumant
Les histoires de Zamba et de compère Lapin,
Et bien d'autres choses encore
Qui ne sont pas dans les livres.
Les nègres, vous le savez, n'ont que trop travaillé.
Pourquoi faut-il, de plus, apprendre dans des livres
Qui nous parlent de choses qui ne sont pas d'ici ?
Et puis elle est vraiment trop triste, leur école,
Triste comme
Ces messieurs de la ville,
Ces messieurs comme il faut
Qui ne savent plus danser le soir au clair de lune,
Qui ne savent plus marcher sur la chair de leurs pieds,
Qui ne savent plus conter les contes aux veillées
Seigneur, je ne veux plus aller à leur école !

Guy Tirolien 


Je me suis tu

Quand ils sont venus chercher les communistes 
Je n'ai rien dit 
Je n'étais pas communiste.
Quand ils sont venus chercher les syndicalistes 
Je n'ai rien dit 
Je n'étais pas syndicaliste.
Quand ils sont venus chercher les juifs 
Je n'ai rien dit 
Je n'étais pas juif.
Quand ils sont venus chercher les catholiques 
Je n'ai rien dit 
Je n'étais pas catholique.
Puis ils sont venus me chercher 
Et il ne restait plus personne pour protester.

Poème attribué au pasteur Niemöller (Dachau, 1942)


La Différence

Pour chacun une bouche deux yeux
deux mains deux jambes
Rien ne ressemble plus à un homme
qu’un autre homme
Alors
entre la bouche qui blesse
et la bouche qui console
entre les yeux qui condamnent
et les yeux qui éclairent
entre les mains qui donnent
et les mains qui dépouillent
entre le pas sans trace
et les pas qui nous guident
où est la différence
la mystérieuse différence ?

Jean-Pierre Siméon 


L'homme qui te ressemble

J'ai frappé à ta porte 
pour avoir un bon lit
j'ai frappé à ton cœur 
pour avoir un bon lit
pour avoir un bon feu
pourquoi me repousser ?
Ouvre-moi, mon frère... !

Pourquoi me demander 
si je suis d'Afrique 
si je suis d'Amérique 
si je suis d'Europe ? 

Ouvre-moi, mon frère... !

Pourquoi me demander 
la longueur de mon nez 
l'épaisseur de ma bouche 
la couleur de ma peau 
et le nom de mes dieux ? 

Ouvre-moi, mon frère... ! 
Ouvre-moi ta porte 
Ouvre-moi ton cœur 
Car je suis un homme 
L'homme de tous les temps 
L'homme de tous les cieux 
L'homme qui te ressemble...! 

René Philombé


Chaque visage est un miracle

Un enfant noir, à la peau noire, aux yeux noirs, 
aux cheveux crépus ou frisés, est un enfant.
Un enfant blanc, à la peau rose, aux yeux bleus ou verts, 
aux cheveux blonds ou raides est un enfant.
L'un et l'autre, le noir et le blanc, ont le même sourire
quand une main leur caresse le visage, 
quand on les regarde avec amour et leur parle avec tendresse.
Ils verseront les mêmes larmes si on les contrarie, si on leur fait mal.
Il n'existe pas deux visages absolument identiques.
Chaque visage est un miracle.
Parce qu'il est unique.
Deux visages peuvent se ressembler, ils ne seront jamais tout à fait les mêmes.
La vie est justement ce miracle, 
ce mouvement permanent et changeant qui ne reproduit jamais le même visage.
Vivre ensemble est une aventure où l'amour, 
l'amitié est une belle rencontre avec ce qui n'est pas moi, 
avec ce qui est toujours différent de moi et qui m'enrichit.

Tahar Ben Jelloun


Inconnus mais pas étrangers

Va à l’étranger comme chez ton ami
Et chez ton ami comme à l’étranger

Depuis longtemps nos langues
nous séparent
malgré les montagnes
les plaines
les rivières

que nous avons grimpées
traversées
longées

depuis longtemps nos dieux
nous séparent
malgré le désert
le ciel
la mer

que nous avons priés

Le pommier est-il l’étranger du pin
L’oranger, celui du chêne

Le reflet du peuplier dans la rivière
de Castille
est-il plus clair
que celui du bouleau

dans un lac de Finlande

la neige qui tombe à Odense
au Danemark
le jour de Noël

est-elle plus blanche

que celle qui tombe des rêves du
Touareg
à Bamako
le jour de l’Aïd

la lune que je contemple ce soir
dans l’hémisphère nord
est-elle plus ronde

que celle qu’on ne voit pas ce soir
dans l’hémisphère sud ?

Depuis longtemps nos langues
Nous attirent
grâce aux pains
aux chants

que nous partageons
autour de la même table

et la main qui m’ouvre le chemin
dans ce pays où je me perds

m’est plus proche
que celle qui menace
dans mon pays où l’on se perd

dès que de l’autre côté de la route
qui relie nos villages
nos quartiers

dans notre ville
de notre pays

ils font de l’inconnu
un étranger.

Yvon le Men (Une île en terre, les continents sont des radeaux, Ed. Bruno Doucey, 2016)


© Crédit photo TusitaStudio / pixabay.com

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