Accueil > Culture religieuse et pastorale > Année liturgique et fêtes > Temps forts

Quarante nuances de cendres...

Temps de lecture : 13 minutes

« Souviens-toi que tu es poussière et que tu retourneras à la poussière. »

 
Jésus fut conduit au désert par l’Esprit pour être tenté par le diable.
Après avoir jeûné quarante jours et quarante nuits, il eut faim.
Le tentateur s’approcha et lui dit : « Si tu es Fils de Dieu, ordonne que ces pierres deviennent des pains. »
Mais Jésus répondit : « Il est écrit : L’homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu. » Alors le diable l’emmène à la Ville sainte, le place au sommet du Temple et lui dit : « Si tu es Fils de Dieu, jette-toi en bas ; car il est écrit : Il donnera pour toi des ordres à ses anges, et : Ils te porteront sur leurs mains, de peur que ton pied ne heurte une pierre. »
Jésus lui déclara : « Il est encore écrit : Tu ne mettras pas à l’épreuve le Seigneur ton Dieu. » Le diable l’emmène encore sur une très haute montagne et lui montre tous les royaumes du monde et leur gloire. Il lui dit : « Tout cela, je te le donnerai, si, tombant à mes pieds, tu te prosternes devant moi. »
Alors, Jésus lui dit : « Arrière, Satan ! car il est écrit : C’est le Seigneur ton Dieu que tu adoreras, à lui seul tu rendras un culte. »
Alors le diable le quitte. Et voici que des anges s’approchèrent, et ils le servaient.
(Mt4, 1-11)

Les catholiques sont entrés en carême : un temps de « pénitence, jeune, prière et partage » qui durera 40 jours.

Voilà qui peut-­être questionnera nombre de nos contemporains, tant l’idée même de quelque chose qui apparaitrait comme « mortifiant » pourrait sembler aller  à rebours de l’air du temps.

En effet, à l’heure où tout ou presque s’évalue à l’aune de l’épanouissement individuel, du développement personnel, ou du bien-­être contre vents et marées, le carême, vient bousculer un certain rapport à soi, aux autres, à Dieu.

Non que le vocabulaire du carême nous serait complètement étranger : le jeûne, dira-t-on, est profitable à la santé et purifie l’organisme. La prière permet -tout comme la très à la mode « méditation »- d’apaiser son esprit. Et ainsi que l’indique la fine allusion du titre de ce billet, même un certain rapport à la souffrance ou à la mortification -ludique et érotiquement consentie- peut susciter chez d’aucuns quelque fascination.

Voilà précisément ce que le carême vient percuter. Ce que les chrétiens sont appelés à vivre lors de cette période n’est pas de l’ordre d’une thérapie pour se sentir mieux, et moins encore d’une concession à tel ou tel penchant masochiste humain se régalant d’auto-­mortification. Tout au contraire, le carême est un effort de décentrement de soi au profit de Dieu et des autres.

En effet, le carême est un temps de lucidité et d’abandon : « Souviens-­toi que tu es poussière et que tu retourneras à la poussière ». Tel est la destinée humaine, en apparence au moins. Tel est le rappel posé sur chacun de celles et ceux qui accueillent sur leur front ces quelques grammes de cendres en forme de croix, au commencement du carême. L’existence humaine est infiniment grande. Et en même temps, tellement fragile et dérisoire…

Par bien des aspects, la vie humaine est un désert, où paraissent nombre de mirages perçus à tort comme planches de salut : argent, pouvoir, domination… Comme tout mirages, ils finissent par s’estomper et disparaître, laissant aux mains de la mort, nu et froid, même le plus riche, le plus estimé, et le plus épanoui des hommes.

En un certain sens, c’est vrai, la vie est cendres et poussière : j’aurais beau être en bonne santé, un jour je mourrai. J’aurais beau être bien fait et séducteur, un jour je serai vieux, peut-­être malade, et n’intéresserai plus personne. J’aurais beau être le plus puissant des hommes, un jour, quelqu’un prendra ma place. J’aurais beau manger bio et équilibré, cela ne me rendra pas éternel.

 

Alors à quoi bon vivre ?  

À quoi bon vivre en effet, si je ne découvre pas que je suis appelé à la vie par amour et pour l’amour ? Avec ces cendres, c’est une croix qui est tracée et elle a toute son importance. Qu’est cette  croix, sinon un  acte d’abandon au Père de ce Fils innocent et pourtant condamné à mort ? Le Christ est un modèle diamétralement opposé aux « modèles de « réussite » tels que nous les envisageons souvent. Il n’a pas cédé à l’antique serpent qui voulait l’inviter à croire que l’important était d’abord le « pouvoir », quitte pour cela à faire des compromis, car ainsi, la suzeraineté sur tous les royaumes de la terre lui serait acquise pour en faire ce qu’il voudrait. Le Christ a été fidèle à l’amour reçu du Père et offert aux hommes, coûte que coûte et jusqu’au bout. Et ce bout fut la Croix.

Cette Croix, pour autant, a renversé le temps et le cours des choses. En elle, la mort n’est plus une fin, mais un nouveau et éternel commencement. Symbole de condamnation, de meurtre et de destruction de l’homme par lui-­même, elle est devenue symbole de triomphe et de vie nouvelle. Cette vie de poussière et de cendres, est germe d’éternité si elle se laisse remplir par l’Amour. Si elle se laisser sauver des mirages bien tentants qui invitent à ne penser qu’à soi et qu’à son bien-être, ici et maintenant, comme horizon suprême déclinée en une infinité de nuances.

Le carême n’est pas un temps d’auto-­mortification, mais de pénitence : temps de creux et de grâce, chance donnée de mettre à distance ce qui semble faire vivre aujourd’hui mais peut boucher l’horizon. Une chance donnée de retrouver l’essentiel : être aimé et aimer.

Voilà pourquoi il est un temps de jeûne : non d’abord pour « purifier l’organisme de ses toxines », mais pour se laisser nourrir spirituellement par Dieu.

Voilà pourquoi il est un temps de prière : non d’abord pour « ouvrir ses chakras », mais pour ouvrir ses oreilles à la Parole de celui qui nous veut vivants pour l’éternité, et lui répondre.

Voilà pourquoi il est un temps de partage et d’aumône. Car ce qui est essentiel en ce monde, ce qui est véritablement durable, c’est le bien que nous pouvons faire à autrui. C’est certes mystérieux, mais de l’ordre de ce « grain de blé » qui, tombé en terre, meurt mais donne la vie, tandis que celui qui est parfaitement à l’abri pourrit et se dessèche pour rien.

Quarante jours, quarante nuances de cendres, de pénitence, de prière, de partage, de pardon qui, répandues sur le champ de nos existences, viennent les fertiliser pour leur faire produire du fruit en abondance, et nous rappeler que cette vie est un passage vers la vie en plénitude, par le Don de celui qui nous veut auprès de lui pour toujours et qui  nous y conduit.

Quarante jours pour nous disposer à accueillir ce Don, et laisser les cendres se transformer en feu nouveau, dans la nuit de Pâques. En signe d’une vie nouvelle.

Ts bon carême à tous !

« Amen, amen, je vous le dis : si le grain de blé tombé en terre ne meurt pas, il reste seul ; mais s’il  meurt, il porte beaucoup de fruit.
Qui aime sa vie la perd ; qui s’en détache en ce monde la gardera pour la vie éternelle. »
 
(Jn 12, 24-25)

Lire le document au format PDF.

Commentaires

Pas encore de commentaires.

Ajouter un Commentaire

* Informations obligatoires
(ne sera pas publiée)
 
Avertissez-moi des nouveaux commentaires par e-mail.
 
J'ai lu et j'accepte les conditions d'utilisation. *
 
 
Powered by Commentics