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Les Demeurées, un roman qui nous enseigne

Temps de lecture : 11 minutes
Les Demeurées, un roman qui nous enseigne

Avec Les Demeurées, Jeanne Benameur saisit admirablement l’impact du langage chez le vivant. Ce court roman nous rappelle de façon incisive comment l’entrée dans la langue nous a élevée. En suivant la petite Luce, nous assistons au passage des choses perçues aux mots qui se disent et s’écrivent. Se relier à la langue de la communauté d’appartenance implique donc une perte fondatrice : la langue tout près du corps, les sensations. Pour Luce, ce sera d’abord l’histoire d’un arrachement, puis celle d’une métamorphose. 

Cet article présente ce roman et, à partir de l'histoire de Luce, analyse ce qui va permettre d'écrire.

De Jeanne Benameur – Editions Denoël, 2000

Le mot enfant prend racine dans le latin infans qui signifie « qui ne parle pas ».

Luce est ainsi dans l’œuvre de Jeanne Benameur. Objet de La Varienne, sa mère qui la comble de soins et qu’elle comble par sa présence, Luce ne dit rien. Telle est sa vie.

Ce roman de poche est court (80 pages), mais la densité du texte impose une lecteur lente. Jeanne Benameur nous fait vivre de l’intérieur la percée dans le langage de la petite Luce. On la découvre sans lien. Luce ne quitte pas sa mère des yeux, espère « être regardée ». En vain. On la quitte capable d’écrire. Comment ce bond saisissant a pu advenir ? Comment l’enfant s’est inscrite dans le langage ? Comment Luce a appréhendé la langue écrite ?  

 

 

Luce entre dans le langage par le corps.

Englobée dans la sphère maternelle indivisible, Luce vit dans un monde de sensations. Dans la maison, le signe régente la fusion de La Varienne et Luce. « Elles vivent une connaissance que personne ne peut approcher ». Chez la mère, « l’esprit colle à chaque chose prise sous le regard ». La vie est arrêtée, sans surprise. Le lecteur ressent qu’il y a péril en la demeure ! L’espoir se trouve du côté de Luce. Chez elle, l’enfant, « entre le regard et l’esprit », une légère étincelle de vie surgit. Luce incorpore le monde. Elle a un savoir. Elle sait par le regard. Luce caresse les images des objets de la maison, leurs formes et couleurs. Un espace se creuse avec l’objet quand elle imagine les paroles et les gestes de ceux qui les ont fabriqués. « L’objet est un théâtre à lui seul. » Elle sait un peu par la voix. Dehors, elle a entendu ceux qui désignent sa mère et son propre nom : « Luce est un nom, un vrai. La petite est. » Le temps s’écoule dans sa pensée. Quand un liquide coule, elle court fermer le robinet ! Quand une présence étrangère s’approche de la porte et menace de faire intrusion dans son domaine, la mère, elle, reste à la fenêtre parce que le danger ne peut venir que là où elle le voit !

Luce entre dans le langage par la langue orale.

Elle y accède, à partir du moment où elle se rend à l’école obligatoire qui l’extrait du giron maternel. L’école fait coupure. Pour la mère, c’est un déchirement. On lui arrache une partie d’elle-même. Lors des premiers pas de l’enfant à l'école, La Varienne et Luce se sentent perdues : la mère du fait de l'absence de ce qui fait sa vie (sa fille) et Luce parce qu'elle le vit comme un abandon. A ce stade, la seule chose que l'école peut apprendre à Luce, c'est qu'elle manque à quelqu'un et que quelqu'un lui manque. Dans l’école, Luce s’interdit de faire alliance avec l’autre, « l’étranger », « l’ailleurs », la maîtresse, les élèves. « Elle n’appartient pas ». « Elle fait mur. Aucun savoir n’entrera ». Dans la demeure, « l’école n’existe pas ». Et pourtant, à son insu, les paroles de l’institutrice, Mademoiselle Solange, continuent de vivre dans ses pensées. Mademoiselle Solange n’a rien cédé de son désir d’enseignante. Contre les préjugés qui destinaient Luce à rester une demeurée, elle s’est évertuée méthodiquement à l’élever dans l’ordre des mots. Elle s’est adressée, en particulier, à elle et à sa mère. Pas de réponse de La Varienne. Luce a répondu « à voix basse » que « oui, elle essaiera d’apprendre », même si elle ne le pensait pas. Mademoiselle Solange a tenté alors le pari fou de l’écrit, alors que Luce ne parlait pas encore en son nom !

Luce entre dans le langage par la langue écrite.

L’institutrice commence par le début ! Elle fait écrire à Luce son prénom. L’enfant s’applique à copier ce premier mot. Mais, « Luce s’arrête là ». Elle n’écrit pas le nom qui suit, son nom de famille. « Sa mère s’appelle La Varienne » et ça suffit ! Elle n’écrira pas le deuxième mot, ne l’articulera pas au premier. Ce nom du père la situerait dans un ordre. Luce appartient à la mère : elle ne veut pas être reliée. L’écriture du nom s’avère une épreuve trop douloureuse. Pour un temps, Luce déserte l'école et demeure chez elle. Elle fuit « le nom qui veut entrer en elle » et retourne aux choses. Mademoiselle Solange le vivra comme un échec personnel. Etait-ce couru d’avance, pure folie ? En apparence, seulement. En effet, « le nom réapparaît », « ça demeure », « rien ne peut le faire sortir ». L’écrit reste. Il s’est inscrit dans la tête de la petite. Bien que cloîtrée dans sa maison, Luce en fera quelque chose. Sur les torchons ou le tablier de sa mère, avec une aiguille et des fils de coton colorés, elle brode « un étrange rébus ». Luce  « recompose son monde », représente l’aile d’un oiseau, des fleurs...  Elle détache l’image de l’objet. Luce s’active d’autant plus à la tâche qu’elle reçoit des nouvelles de la maîtresse par la petite Hélène et un abécédaire par « Madame ». D’un coup, les mots dits et écrits par Mademoiselle Solange ressortent du lieu où la mémoire de Luce les avait enclos. Luce a envie d’écrire. « Une force juste née, terrible ». Avec ces fils qui appartiennent à sa mère, elle écrit, sur un mouchoir, pour Mademoiselle Solange, absente. Au nom de celle qui l’a orientée vers les mots, Luce va décider de tous les apprendre. « Les mots sont vivants » !

Cet article est issu du dossier : Quand l’élève appréhende la langue écrite. 

 

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