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Responsabilité éthique et enseignement

Temps de lecture : 15 minutes
Responsabilité éthique et enseignement

Trois champs d'application de l'éthique sont ici explorés : celui de l'éthique professionnelle qui s'apparente à la déontologie, celui de la relation au savoir et celui de la morale.

Dans quels différents champs s’exerce la responsabilité éthique d’un enseignant aujourd’hui ? Quelques éléments de réponse…

Peut-on à la fois refuser l'éducation morale et se plaindre de la violence physique ou verbale, du racket et d’autres maux répandus ? En d'autres termes, quel est le rôle de l'école et donc de l'enseignant dans ce qu'on pourrait appeler l'éducation des consciences ?

La synthèse nationale de la consultation sur les documents d'application des programmes de l'école élémentaire mentionne les réticences d'un certain nombre d'enseignants sur l'éducation morale. Certains contesteraient le droit de l'école à intervenir en ce domaine, de peur d'attenter au respect des consciences. Ainsi se trouve posé l'un des aspects du problème. On pourrait certes plaider coupable et trouver des circonstances atténuantes : l'Education nationale n'a-t-elle pas, par une circulaire de 1969, supprimé le cours de morale ? Ce désengagement n'a-t-il pas gagné par osmose l'enseignement catholique lui-même ? Reconnaissons que l'école de la République est aujourd'hui en échec sur ce point, et la société en manque et en souffrance. Dans son livre La morale laïque contre l'ordre moral - Vers un nouveau pacte laïque, Jean Baubérot, directeur du groupe de sociologie des religions et de la laïcité au CNRS, conclut sur la nécessité de redéfinir les bases d'une morale pour l'école, malgré la crainte de certaines dérives.

Si le problème est général, essayons toutefois, et en profitant de l'amplitude du mot "éthique", de distinguer les différents champs où doit s'exercer, dans le cadre de l'école catholique, la responsabilité éthique de l'enseignant.

Fonder la crédibilité de la personne
Le premier champ d'application de l'éthique est celui de l'enseignant lui-même, éthique professionnelle qui s'apparente à la déontologie. Cette éthique pourrait se fonder sur la prise de conscience des abus ou des négligences à ne pas commettre envers les élèves et envers l'institution : retard, absentéisme, conscience professionnelle dans les corrections et les préparations, exigences unilatérales... Il serait sans doute inconvenant d'allonger une telle liste : disons plutôt que derrière chacun de ces comportements, il y va de la crédibilité du professeur, dans sa personne et sa parole. D'autres domaines tout aussi importants, font également partie de cette exigence éthique. Citons entre autres :

- Le respect de l'élève : l'intégrité physique de l'élève est à juste raison protégée. L'intégrité psychique et intellectuelle l'est-elle suffisamment ? Le médecin est responsable devant la justice de ses erreurs de diagnostic ou de thérapie : sans tomber dans les excès de procédure, et en reconnaissant le droit à l'erreur, comment mesurer les conséquences de certains "malmenages" et responsabiliser l'école de dégâts souvent irréversibles ?

- La recherche d'une pédagogie adaptée : le souci légitime du respect des disciplines n'est pas incompatible avec la mise en place d'une diversité pédagogique, la matière n'excluant pas la manière.

- La prise en compte du changement et la nécessité de se renouveler : les profondes mutations de la société, la démocratisation de l'enseignement, l'évolution des sciences et des techniques nécessitent une réadaptation fréquente des programmes et des méthodes.

- Le travail en équipe, la recherche de cohérence et la pratique pluridisciplinaire, considérés voici quelques années comme une perfection subsidiaire, sont devenus aujourd'hui constitutifs de la profession.

- Le respect du projet éducatif enfin qui fixe les objectifs généraux de l'école en matière éducative, indique ses référents, en particulier " ouvrir à tous les élèves un chemin de croissance en humanité , dans une inlassable recherche de vérité et d'amour " (3).

Rechercher le sens de ce que nous enseignons
Le deuxième champ de la responsabilité éthique de l'enseignant est celui de la relation au savoir. Le Monde diplomatique, dans sa rubrique Manière de voir (4) invitait ses lecteurs à penser le nouveau siècle. D'autres publications, après avoir fait le point sur le siècle finissant — ainsi René Rémond dans Regard sur le siècle (5)— s'efforcent d'entrevoir les lueurs d'espérance qui pointent à l'aube du XXIe siècle. Si l'enseignant n'est pas capable ou n'a pas le souci de faire cette analyse et de cultiver ces conditions d'espérance, son travail s'arrête à mi-chemin et demain, il pourra, sans scrupule, laisser sa place à l'ordinateur.

Cela suppose la familiarisation avec quelques principes fondamentaux.

- L'enseignement n'est pas neutre, il aide à comprendre, éclaire la vie et détermine l'avenir des hommes.

- Les comportements et les faits de société ne se légitiment pas à la seule lumière des sondages et des statistiques. Tout ce qu'il est possible de faire n'est pas forcément bon pour l'homme. Le principe de précaution qui se situe entre la recherche et l'application est plus que jamais indispensable, car la science va plus vite que la réflexion et la mesure des conséquences ;

- Toute réalité, fut-elle même très noble, est marquée par son ambivalence. Elle est ce que nous en faisons, moyen de promotion ou d'asservissement de l'homme, tel est le pouvoir de notre liberté et le fondement de notre responsabilité,

- Toute science est relative, l'histoire des sciences est indispensable ;

- Chaque discipline ne donne qu'un éclairage partiel sur l'homme, elles se complètent et se tempèrent et la personne transcende encore l'ensemble de ces approches.

En un mot, il est urgent de rechercher le sens de ce que nous enseignons.

A partir de là chaque enseignant peut et doit se sentir concerné, qu'il s'agisse de disciplines littéraires, scientifiques ou technologiques. Les sciences de la vie et de la terre, la physique par exemple, offrent une palette de réflexion : attitude envers le corps , la santé, les conduites à risque, la sexualité, le respect de l'environnement. L'éducation civique, juridique et sociale (ECJS), nouvellement introduite en lycée, constitue un exercice privilégié et le débat, une démarche particulièrement appropriée. Par delà l'acquisition de connaissances, il importe d'apprendre à réfléchir, à exercer son jugement, à mesurer et à maîtriser les enjeux, à " révéler l'homme à lui-même, lui faire découvrir le sens de son existence et l'introduire dans la vérité totale sur lui-même et son destin " (6).

La morale se conjugue à l’impératif
Le troisième champ de la responsabilité éthique de l'enseignant touche à la morale proprement dite. Relève en effet de la morale tout ce qui se rapporte à des lois, des normes, des impératifs et des interdits. La morale est à l'impératif : "tu dois", "il faut". Elle rejoint les grands interdits fondamentaux : le meurtre, le vol, le mensonge, l'inceste, le respect des parents, le respect envers tout être dans son corps et dans ses biens, la justice, le souci du pauvre, de la veuve et de l'orphelin. Sans la morale, il ne peut y avoir de citoyenneté, mais celle-ci n'épuise pas la morale qui va bien au-delà et permet en définitive que l'homme soit véritablement Homme. La morale vise l'essentiel, elle assure la pérennité de la vie et la protection de la vie sociale, elle est à cent lieues des règlements mesquins et tatillons. Si elle concerne l'avenir de l'homme et de la société, elle s'apprend à l'école et l'heure de vie de classe constitue un temps particulièrement adapté.

Peut-on conclure autrement qu'en citant ces quelques lignes extraites du document L'école catholique au seuil du troisième millénaire (7), que tout enseignant devrait relire aux heures de découragement : " L'enseignement est une activité de l'homme d'une extraordinaire épaisseur morale, l'une des plus hautes et des plus créatives : l'enseignant en effet n'écrit pas d'une manière inerte, mais dans l'esprit même des hommes. Il assume donc une valeur extrêmement importante : la relation personnelle entre enseignant et élève qui ne saurait se limiter à un simple donner et recevoir ".

(1) Ed. Le Seuil, 1997
(2) Le mot est employé par J.-P. Bonnes et G. Mamou dans l'article " Une éthique de l'enseignement ", revue Savoir, décembre 1990
(3) Cf. Statut de l'école catholique. Préambule.
(4) n° 52, juillet-août 2000.
(5) Presses de Sciences Po, Février 2000.
Lire également : Le XXIe Siècle : Suicide planéraire ou Résurrection, ouvrage collectif L'Harmattan, avril 2000.
(6) Cf. Statut de l'école catholique. Préambule.
(7) L’école catholique au seuil du troisième millénaire, § 19
* Vice-président de la Commission nationale de pédagogie (CNP).

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